[“Collapse” — Jared Diamond — le Montana — et quelques menus problèmes de calcul dans la traduction française]

Dans “Effondrement” (“Collapse”), le biologiste Jared Diamond décrit comment certaines sociétés se sont effondrées, et d’autres ont pu s’adapter et se maintenir, face à des changements radicaux dans leur environnement: (1) les dégradations qu’elles ont infligées à leur environnement naturel, (2) les changements climatiques, (3) l’hostilité des voisins et (4) la perte de partenaires commerciaux, combinés à (5) leur propre capacité ou incapacité à s’adapter.

Je ne connaissais pas ce livre, jusqu’à ce qu’on en parlait au colloque du club Ville & Aménagement, en avril dernier à Strasbourg. Le fait que Jared Diamond commence son tour du monde et de l’histoire au Montana, et qu’il dédie son livre à ses amis gardiens du ciel immense du Montana, fut pour moi une raison de plus pour le lire.

 

Jared Diamon a publié son livre en 2005 chez Viking Penguin: “Collapse, How Societies Chose to Fail or Succeed”. La traduction française, par Agnès Botz et Jean-Luc Fidel (chacun pour la moitié des chapitres), réalisée avec le concours du Centre national du livre, a été publiée par Gallimard en 2006: “Effondrement, Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie”. En 2007, “Effondrement” a reçu le Prix du livre sur l’environnement, décerné par la Fondation Veolia Environnement. L’exemplaire que je lis est un Folio (un livre de poche), imprimé en novembre 2015.

La comparaison entre ce texte français et une version anglaise, ancienne, trouvée sur le web, réserve quelques surprises.
D’abord une bonne. La version française comprend un très beau paragraphe au sujet du Montana, que je vous cite ici.

Le Montana se donne le nom de “Big Sky State” — État au ciel immense. Ce qui le décrit bien. Dans la plupart des autres endroits où j’ai vécu, soit le ciel est obscurci dans sa partie inférieure par des bâtiments, comme dans les villes; soit il y a des montagnes mais leurs contours sont déchiquetés et les vallées sont étroites, si bien qu’on ne voit qu’un morceau du ciel, comme en Nouvelle-Guinée ou dans les Alpes; soit on voit une grande partie du ciel mais cela présente moins d’intérêt, car on ne perçoit aucune chaîne de montagnes à l’horizon, comme dans les plaines de l’Iowa et du Nebraska. J’ai, comme tant d’autres, été saisi par la beauté de cet État, et notamment de la Bitterroot Valley.

À ce bref paragraphe de la version française “correspond” un long développement (3 pages) dans le texte anglais, dans lequel ce paragraphe est à la fois noyé et en quelque sorte amputé. Je ne m’en plains pas, et suppose que pour les versions étrangères, Jared Diamond ait adapté et allégé cette partie de son texte.

D’autres différences sont plus étonnantes, et montrent un effondrement… des mathématiques.

Diamond décrit le Montana comme suit: “Among the lower 48 states [les 48 États du bloc continental], Montana is the third largest in area, yet the sixth smallest in population, hence the second lowest in population density”.  La traduction d’Agnès Botz augmente beaucoup le nombre d’habitants, en faisant du Montana le sixième État le plus peuplé: “Des quarante-huit États de l’Union — hors l’Alaska et les îles Hawaï — le Montana est le plus grand en surface, mais il n’occupe que la sixième place en termes de population, ce qui en fait le deuxième État le moins densément peuplé”.

Passons, on a corrigé nous-mêmes. Mais quelques chapitres plus loin — les effondrements des Mayas —, son collègue Jean-Luc Fidel démontre par deux fois tout l’intérêt d’un système métrique universel.

To understand the Maya, let’s begin by considering their environment, which we think of as “jungle” or “tropical rainforest”. That’s not true, and the reason why not proves to be important. Properly speaking, tropical rainforests grow in high-rainfall equatorial areas that remain wet or humid all year round. But the Maya homeland lies more than a thousand miles from the equator, at latitudes 17° to 22° N, in a habitat termed a “seasonal tropical forest”. That is, while there does tend to be a rainy season from May to October, there is also a dry season from January through April. If one focuses on the wet months, one calls the Maya homeland a “seasonal tropical forest”; if one focuses on the dry months, one could instead describe it as a “seasonal desert”.
From north to south in the Yucatan Peninsula, rainfall increases from 18 to 100 inches per year, and the soils become thicker, so that the southern peninsula was agriculturally more productive and supported denser populations.

Pour comprendre le cas Maya, il faut commencer par leur environnement qui, aujourd’hui, paraît être la “jungle” ou la “forêt tropicale humide”. Or, à proprement parler, les forêts tropicales poussent dans des régions tropicales très pluvieuses qui demeurent arrosées ou humides toute l’année. Mais la terre des Mayas se trouve à plus de sept cents kilomètres de l’équateur, entre 17° et 22° de latitude nord, dans un habitat qu’on appelle la “forêt tropicale saisonnière”. De mai à octobre, il tend à y avoir une saison de pluies, mais, de janvier à avril, c’est la saison sèche. Selon qu’on privilégie les mois humides ou les mois secs, on dit que la terre des Mayas est une “forêt tropicale saisonnière” ou un “désert saisonnier”.
Du nord ou sud de la péninsule du Yucatán, les pluies passent de sept à quarante centimètres par an et les sols deviennent plus épais, de sorte que le Sud était plus productif pour l’agriculture et abritait une population plus dense.

 

Il n’est pas nécessaire d’être fort en maths ou en géo, pour comprendre qu’il y a quelque chose qui cloche.
D’abord qu’à sept cents kilomètres de l’équateur, on ne peut jamais être à une latitude de 17, voire 22°. [Aux 10.000 km entre l’équateur et le pôle correspondent 90°. Il faut donc 111 km pour 1°.]
De même, les pluviométries de 7 à 40 cm ne suffisent pas pour une forêt humide, ni même saisonnière.
Le traducteur, dans ses calculs, a tout simplement inversé les rapports. Pour transformer les miles en kilomètres (où le rapport est de 1,6) et les inches en centimètres (où le rapport est de 2,5), au lieu de multiplier, il a divisé, et personne ne l’a vu. La terre Maya se trouve donc à plus de 1600 km de l’équateur — même plus, disons 2000, car Jared Diamond a arrondi — et il y pleut entre 45 et 250 cm par an. [À Lille ou Londres c’est 75.]
Un livre peut donc être publié par un grand éditeur — Gallimard —, bénéficier du soutien du Centre national du livre, recevoir le Prix du livre sur l’environnement — décerné par Veolia Environnement — et être régulièrement réédité depuis, jusqu’aux éditions de poche — Folio — sans que personne ne s’aperçoive des erreurs manifestes de calcul, et surtout les corrige. Car qu’est-ce qui est plus simple, désormais, à l’époque des fichiers numériques, que de corriger de telles coquilles?
Comme l’écrit Claude Bataillon dans >la revue Hérodote, quand il note les bizarreries lexicales de la traduction: “Mais on dépasse souvent le seuil de négligence tolérable chez un grand éditeur, qui s’est contenté de la notoriété de l’auteur, sans lire ni l’original anglais ni la traduction française.”

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Pour revenir au Montana, et au livre, Jared Diamond a choisi ce pays à la fois parce qu’il l’aime — parce qu’il y trouve du repos — mais aussi parce que le Montana lui permet de démontrer la fragilité et la dépendance d’un territoire, pourtant peu densément peuplé, et intégré dans un système politique et économique des plus puissants. Aux dégâts de l’exploitation minière et ses pollutions non contrôlées, à ceux de l’agriculture et la dégradation des terres agricoles, s’ajoutent ceux des loisirs et des résidences secondaires, dont les riches et puissants habitants pèsent trop sur les choix faits en matière de préservation et de gestion de l’environnement — y compris dans les vastes forêts publiques. L’exemple des grands feux de forêt, dont la maîtrise est rendue impossible à cause des attentes et des revendications des résidents, est à ce titre très parlant. Ainsi l’écrit, encore, >Claude Bataillon, cette fois-ci sur le fond: “Le jeu des acteurs au XXe siècle est très intéressant: pour comprendre précisément qu’au Montana règne une démocratie de propriétaires fonciers qui débat des problèmes de ressources naturelles, esquive les décisions, ou les prend par surprise, sans prendre en compte le long terme”.
Si Jared Diamond est très critique pour le pillage de la terre et de la nature, et pour les choix à court terme qui sont faits, il l’est autant pour certaines attitudes en matière de préservation de l’environnement — et, dans les autres chapitres, pour l’admiration béate de la sagesse des peuples anciens, qui souvent faisaient les mêmes bêtises que nous.
Mais d’autres fois ont su les éviter. C’est là tout l’intérêt du bouquin.