Jef Van Staeyen

Étiquette : la France d’Aujourd’hui (Page 1 of 2)

un urbaniste ne devrait pas dire ça: éloge d’un supermarché

 

Maintenant que j’ai quitté Lille — depuis deux ans déjà —, et que je ne suis plus urbaniste à la MEL (la Métropole Européenne de Lille), je peux vous l’avouer: j’aimais bien aller au supermarché. Surtout celui du Pré Catelan à La Madeleine.

Dans le milieu des urbanistes, les supermarchés, c’est le mal absolu. Pour plusieurs raisons. D’abord pour des raisons de fonctionnement urbain: installés le plus souvent en bordure des villes, bénéficiant de larges accès routiers et de vastes parkings qui détruisent les terres agricoles, ils attirent les chalands qui désertent les commerces de proximité et de centre ville, et qui préfèrent payer sous forme de kilomètres-automobiles les euros qu’ils pensent économiser en prix des produits achetés, parfois en surnombre. Pour des raisons de fonctionnement économique ensuite: les supermarchés et leurs grands frères hypers étant constitués en puissants groupes de distribution, ils sont capables de faire le bonheur et, plus souvent, le malheur des producteurs grands et petits. Ces derniers n’ont d’autres choix que de se plier aux exigences des groupes, ou de devenir grands à leur tour, se fondant dans des ensembles où ils perdent leur identité, leur autonomie et leur capacité d’agir. Pour des raisons de fonctionnement humain enfin: les personnels des magasins, avec qui comme clients on pense si bien s’entendre, étant interchangeables aux yeux des patrons.
Aux dysfonctionnements urbains, les groupes de distribution ont quelque-peu répondu, en inventant et développant sur les villes des supermarchés et superettes de quartier, davantage accessibles à pied et en vélo qu’en voiture. Et certaines villes ont poussé les hypers à revenir dans les centres, avec plus ou moins de succès. Mais les dysfonctionnements économiques et humains demeurent, et les grands projets en périphérie des villes n’ont pas été abandonnés.

N’empêche.
Péché mignon? J’ai fréquenté plusieurs supermarchés, en fidélités successives comme on dit, dans la rue du Bourg à Lambersart, aux Conquérants de la même commune, et enfin au Pré Catelan à La Madeleine. Avec quelques infidélités rue de Paris. Y rencontré année après année (souvent) les mêmes vendeurs, vendeuses, caissières et caissiers. Et acheté à ma satisfaction poissons et fromages, bières, vins et lait, œufs et café, brandade et quenelles. Un certain temps, mes achats hebdomadaires étaient si réguliers qu’il me suffisait de jeter un œil sur le contenu de mon chariot pour estimer, à 5 % près, le prix que j’allais payer en caisse. Je regardais l’éventuel achat de vins ou de café et le prix du fromage, pour pousser mon estimation vers le haut ou le bas.

Et puis, un jour, j’ai décidé d’acheter un cabas sur roulettes et de laisser ma voiture chez moi, pour faire à pied les 1,4 km qui séparaient mon appartement du supermarché. [Rassurez-vous, ça semble beaucoup, deux fois 1400 mètres, mais quand on les fait c’est facile.] Il est vrai que les enfants avaient quitté la maison (où ils habitaient à temps partiels), et que j’avais remplacé l’eau en bouteille par celle du robinet. Ça facilite beaucoup les choses. [L’eau en bouteille et… l’essence étant les principales raisons pour prendre sa voiture quand on fait ses courses.] Aussi, le supermarché en question avait pour ses clients de ces paniers sur roulettes très maniables, auxquels on accroche son propres cabas. Les manœuvres dans les rayons du magasin en devenaient aussi faciles qu’elles sont difficiles avec les grands chariots.

Mes voisins, sachant que j’avais une grosse voiture, se sont étonnés de mon comportement, et pour certains me l’ont dit. Il est vrai qu’en France encore plus qu’ailleurs, se promener avec un cabas à roulettes est un signe de pauvreté. Surtout si l’on sort de son quartier pour suivre des voies à dominante automobile, ce qui était mon cas sur le pont Churchill qui surplombe le périph, entre mon Vieux Lille et La Madeleine. Dans ce pays, ne va à pied avec un cabas que celui — surtout celle — qui n’a pas de voiture, ou dont la voiture est utilisée par le mari, et qui ne peut ou veut se payer le bus.

 

pastèque

Mais où est donc cet éloge? me dites-vous.
Eh bien, en plus du Maroiles et du Vacherin Mont d’Or, des Spätzli et de la Potjevleesch, de la limande ou de la brandade (je radote pour la brandade — goûtez et vous comprendrez), et de la Ch’ti d’chez Castelain, ce qui me plaisait c’était les gens. [Remarquez en passant, qu’ayant une clientèle internationale et interrégionale, ce supermarché était plutôt bien achalandé: la Flandre comme l’Alsace ou la Provence, le Mexique comme le Maghreb.]
Aussi étonnant que ça puisse sembler, les supermarchés favorisent les conversations. Bien qu’ils installent des caisses dites automatiques, avec des self-scan où l’on est moins aidé que contrôlé, ils inventent des tas de raisons pour que les gens passent auprès des caissières/caissiers — ce que ces gens préfèrent d’ailleurs: timbres, vignettes, réductions… tout un tas de petits papiers qu’on prétend vouloir éviter, et qui entraînent de menues conversations. En outre, il y a toujours des produits dont on n’arrive pas à trouver le rayon. On ne les achète pas toutes les semaines, ils font partie de petites gammes — ce n’est pas des yaourts —, et ils se choisissent d’étonnants voisinages où personne ne les attendrait. L’eau déminéralisée, utilisée pour le repassage? Avec les produits pour l’automobile. Les olives en bocaux? Loin des cornichons mais avec les chips et toutes leurs consœurs grignottables, auprès des boissons sucrées. Les chapelures et les farines, les gelées en poudre… trop peu nombreuses pour qu’on y fasse attention. Quant aux “croustades” en pâte feuilletée, ce n’est pas des gâteaux…  Tout ces produits permettent d’interpeller vendeurs et vendeuses, qui vous accompagnent jusqu’au produit recherché, voire vous expliquent les variantes, ou la présence, ailleurs dans le magasin, des promotions. À l’occasion, on peut même aborder un agent de sécurité, qui à travers les rayons semble observer un client: “Pardon monsieur, pouvez-vous me dire où je trouve le sucré vanillé?”
Les vendeurs des rayons à la découpe ou au vrac peuvent être plaisants — ou déplaisants — aussi. Telle vendeuse de fromage, dans un supermarché dont je vous tais le nom, est une publicité vivante pour son rayon. [D’ailleurs, peut-on être pâle et maigre, et vendre fromages, viandes et charcuteries?] Tel(le) autre vous conseille avec gourmandise au sujet des poissons. Mais tel troisième s’obstine à ne pas mettre en cohérence les prix affichés en rayon et ceux des balances, dont les images de fruits et légumes, et donc parfois les prix, sont comme celles d’un jackpot. Enfin, une question me taraude: faut-il vraiment avoir un physique japonisant pour vendre des sushis?

Puis-je vous raconter l’histoire de cette cliente, un jour, qui avec trois gosses dans un chariot à bambins faisait les rayons des fruits et légumes. Elle prit une pastèque, la donna à un des gamins, et dit “rond” et “lourd”, peut-être “vert” et “pastèque”. La pastèque allait de petites mains en petites mains — il n’y avait pas encore de covid. “Rond”, “lourd”, “gros” et “vert”. Elle prit une courgette, montra “long” de sa main et le dit. La courgette, à son tour, allait de mains en mains. Plus tard je la vis aux rayons des tomates — y a-t-elle dit “rouge”?  Peut-être s’est-elle rendue aux choux, ne serait-ce pour les faire sentir. J’ignore si elle a acheté beaucoup de produits — à vrai dire, j’en doute — mais les gamins ont passé un bon moment, plaisant et instructif.

Ce n’est pas tout. Le meilleur est à venir. Car nombreux ont été les amis, les anciens collègues, les personnes perdues de vue — souvent elles-mêmes urbanistes ! — que j’ai croisées dans les allées de ce supermarché si bien situé (et fréquenté…). Certaines rencontres ont été brèves, d’autres longues, voire très longues. Parfois ont inspiré des rendez-vous à venir. Me désintéressant de la température des yaourts dans mon panier, j’ai eu le plaisir — non, le privilège — de mener de longues conversations amicales (as-tu des nouvelles? comment va? et les vacances?), urbanistiques, politiques et même philosophiques entre les rayons de riz et de nouilles, de thons et de cœurs d’artichaut. Cinq minutes, un quart d’heure, vingt minutes, une demi-heure parfois, nous avons pris notre temps pour discuter, pour oublier le contexte, le magasin. Jamais je n’aurais pu avoir de tels échanges dans la boulangerie ou le magasin de presse du quartier. Dans une librairie peut-être, où on a le droit mais pas toujours la place pour traîner. Le supermarché comme agora. Comme rue dans une ville dont les vrais trottoirs sont trop étroits pour s’arrêter.

Le supermarché, espace privé par excellence, est aussi un peu espace public.

 

(ce texte, comme tous les autres sur ce site, est susceptible d’évoluer dans les jour et semaines à venir)

 

Un samedi-matin en septembre 2014, allant au supermarché, cette belle lumière m’a surpris: vue sur le périphérique (boulevard Robert Schuman) à partir du pont de l’avenue Churchill. D’autres photos de Lille se trouvent ici.

Jeanne à Oran

(Ceci n’est qu’une miette, une rognure d’un voyage que je viens de faire par huit villes du Nord-Ouest de la France. D’autres textes suivront, et peut-être réunirai-je ensuite l’ensemble dans un texte plus long et complet.)

 

On dirait que le bûcher, sur lequel Jeanne d’Arc a brûlé le 30 mai 1431 à Rouen, n’est pas tout à fait éteint, que le feu couve encore, car cette dame demeure un sujet conflictuel, pas entre Français et Anglais — ces derniers s’en sont dégagés — mais entre Français et Français, au sujet de la place qu’elle prend dans l’imagerie et l’identité nationales du pays. Je serai donc prudent, car je sais que les sujets abordés ci-après ont parfois fait l’objet de discussions enflammées. Il suffit de souffler sur les braises, si je peux dire.

L’Église catholique, qui en son temps avait tué Jeanne d’Arc, l’a béatifiée en 1909, soit quatre ans après la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, pour la canoniser en 1920 et la déclarer sainte patronne secondaire de la France en 1922 (la Sainte Vierge étant la patronne principale), renforçant ou voulant rétablir ainsi les liens ancestraux entre pouvoirs terrestres et célestes dans l’Église de France. [Ainsi, ce ne sont pas des saints chrétiens mais bien des rois qui dominent les façades des cathédrales gothiques à Chartres, Amiens, Paris et Reims, et on discute de savoir si ce sont ceux de France ou de Judée, les uns étant considérés comme les dignes successeurs des autres.] Pensez Église quand vous dites France, et France quand vous dites Église, telle est l’idée.

Ce statut permet à Jeanne d’Arc d’être célébrée aussi bien dans les rues que dans les églises du pays, et de bénéficier de deux fêtes sur le calendrier, l’une catholique, le 30 mai, l’autre légale, le second dimanche du même mois (certains leur préférant le 1er mai, mais ça c’est une autre histoire). Depuis 1979 une église Sainte-Jeanne d’Arc, inaugurée par le Président de la République Valéry Giscard d’Estaing, occupe la place du Vieux Marché à Rouen, où se trouva le bûcher. Elle y succède à une église Saint-Sauveur, détruite lors de la Révolution, et intègre les vitraux de l’ancienne église gothique Saint-Vincent, située en bas de la ville et détruite en mai 1944 lors d’un bombardement. (Anglais? non, américain). Ces vitraux, sans aucun lien avec l’histoire de Jeanne d’Arc, avaient été mis en sécurité dès 1939 par un Service des Monuments historiques particulièrement prudent.
Ceci dit, en temps normal, avec le marché, les restaurants et leurs grillades, les touristes et les badauds, l’ambiance sur la place et dans l’église est plus à la fête qu’au recueillement. Fût-il religieux ou patriotique.

Caen

La place du Vieux Marché à Rouen n’est pas le seul concentré, ou raccourci, de l’histoire de France, entre Jeanne, Révolution, guerre, Église et République. La place de la Résistance, sur l’avenue du 6 juin [1944], à Caen, l’est presque autant. Car on y trouve cette étonnante statue de Jeanne d’Arc. Ou plutôt: cette étonnante inscription “Oran 1931, Caen 1964” sur le socle d’une statue de Jeanne par ailleurs très conventionnelle, équestre et dorée.

D’ordinaire, c’est ainsi qu’on inscrit les victoires. Je m’attendrais donc plutôt à lire “Orléans 1429”, ou “Patay”, “Saint-Pierre-le-Moûtier”, voire “Reims” ou “Sainte-Catherine-de-Fierbois”. Quelle est donc la bataille d’Oran à laquelle Jeanne aurait pu participer en 1931?

La réalité est plus simple, et plus proche de nous: le cinqcentenaire de la mort de Jeanne d’Arc, également centenaire de la conquête française d’Oran, a été l’occasion d’ériger une statue de l’héroïne devant la cathédrale de cette ville, dans ce qui était alors l’Algérie française. Après l’indépendance de l’Algérie en 1962, qui n’a pu être obtenue que grâce à une guerre contre le colonisateur (“les événements”) et la sagesse du général De Gaulle, alors Président, la cathédrale a été transformée en bibliothèque et la statue déménagée vers Caen, à l’initiative de son maire, anti-gaulliste déclaré.
Ce n’est donc pas pour faire la nique à Rouen, l’autre capitale normande, mais pour célébrer l’Algérie française, que Jeanne d’Arc est présente dans la ville. C’est fou toutes les causes qu’à travers les âges on a demandé à cette jeune femme de porter.

une jolie brunette

Mon étonnement jehannesque ne s’arrête pas là. À quoi ressemblait-elle?
Car si Jeanne d’Arc a été brûlée vive, comme une sorcière, et les cendres jetées dans la Seine, c’était à la fois pour mieux la punir, la torturer, servir d’exemple par l’horreur, que pour éviter qu’il n’en demeure la moindre trace, d’éventuelles reliques qu’on pourrait vénérer.
De Jeanne, il ne reste donc rien, et les descriptions la concernant sont sommaires, parfois même contradictoires, et souvent indirectes. Il n’empêche, des siècles plus tard, le nationalisme et le romantisme aidant, quand le culte de Jeanne a commencé, les artistes ont bien su à quoi elle ressemble. C’est en tous cas ce qui m’est apparu dans la salle qui lui est consacrée au Musée des Beaux-Arts de Rouen. Regardez.

Comme d’autres artistes avant eux, il y a des siècles et des siècles, ont donné au Christ une physionomie qui plaise à leurs commanditaires, les romantiques du dix-neuvième ont peint des Jeanne au goût de leur temps: les cheveux presque noirs, légèrement ondulés, la peau pâle, lisse et immaculée, rougie sur les joues, les yeux grands dans un large visage, le menton fin, et surtout cette innocence du regard, cette apparente fragilité. Une jolie brunette. Avec pour quelques-uns, comme ici Georges William Joy (1895), un irlandais, et surtout Isidore Patrois (1867), une certaine influence, me semble-t-il, des Pré-Raphaelites anglais. Oubliant la statue qu’elle a eue à Oran, d’aucuns ont pu voir dans ces portraits imaginés une justification pour refuser des Jeanne moins blanches.

Je conclus toutefois avec une œuvre différente, également vue dans le musée de Rouen. Une scuplture dont je n’ai pas noté l’auteur, ni l’année de sa création. Un autre visage, et un autre regard, une assurance, qu’elle porte au-delà des spectateurs-admirateurs que nous sommes.

le Canal de Bourgogne ❧

reflets dans l’eau
un petit récit à propos des canaux en Bourgogne, et de Dieu en France
(août 2006)

170831-Bourgogne

Entre deux averses d’été, Hugo et moi sommes allés faire du vélo en Bourgogne.
L’une tomba le 3 août, alors que nous roulions, en voiture, les vélos sur le toit, la tente dans le coffre, de Lille à Pouilly-en-Auxois. L’autre tomba dix jours plus tard, quand nous rentrions.
Aucune canicule n’avons-nous subie. Plutôt des brumes, un peu de bruine et de pluie. Mais ce temps frais et nuageux était excellent pour le vélo et le camping, et pour découvrir les vieilles abbayes, les vieux châteaux, les villages et les villes de ce beau pays.

 

C’est ainsi que commence mon récit de quelques brèves vacances en vélo le long des canaux de Bourgogne. Avec de nombreuses digressions au sujet de la France, de Dieu et de la religion, et de la Science. Au sujet des certitudes et incertitudes. Et même des pères et des fils.
“Traité du Zen et de l’entretien des motocyclettes”, le livre cult de Robert M. Pirsig — son voyage avec son fils Chris — fait partie du récit. Mais l’influence de ce livre ne se limite pas à son contenu. Il y a aussi la forme, quand, à une histoire simple — faire du vélo le long de l’eau — j’ajoute mes réflexions à propos de mon nouveau pays et de ses habitants (La France et les français), à propos de la réligion et des sciences — qui ont constitué l’armature de mon éducation —, à propos des certitudes et des doutes, et même, à peine développé, du sens de la vie et comment le transmettre.
L’album comprend aussi des photos et des suggestions de voyage. Et des souvenirs, pas toujours très récents.

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