Jef Van Staeyen

Étiquette : la France d’Aujourd’hui (Page 1 of 3)

la France en TER — chapitre deux: de Vierzon à Vesoul, et même plus

 

Vesoul

 

Dix-neuf trains, dont deux TGV, six tramways, quatre à Besançon et deux à Anvers, un métro, la ligne 5 à Paris, et la voiture d’un automobiliste à Langres m’ont permis de visiter en ce mois de juin 2022 une dizaine de villes du Centre-Est de la France.
Ci-dessous, dans un texte assez long, je remercie tous ceux qui m’ont facilité ce voyage, exprime le plaisir que j’ai ressenti en voyageant de ville en ville, signale brièvement les principaux lieux visités, et fais un long détour par mon histoire personnelle et mon lien avec la France — où j’ai vécu pendant 36 ans —, que malgré mon retour en Belgique je continue de découvrir.

 

Avant toute chose, je veux remercier les agents de la SNCF, aux guichets, dans les gares, sur les quais, dans les trains. Ils ont rendu possible mon voyage.
J’exclus toutefois de mes remerciements ceux qui ont conçu le site web de vente de billets. Ou plutôt: qui ont conçu la stratégie commerciale, car elle vise à créer la confusion dans la tête des voyageurs, et à leur vendre ce dont ils n’ont guère besoin.

J’étais bien en avance en gare du Creusot, mais le train en provenance de Nevers était annoncé avec un retard qui risquait de me faire rater ma correspondance à Montchanin pour Chalon-sur-Saône — et les trains sont rares dans ce coin du pays. J’en parlais à la dame au guichet, qui fit deux choses: un appel téléphonique à Montchanin pour faire attendre la correspondance — au cas où le retard ne dépasserait pas quelques minutes — et un billet manuscrit pour me permettre un détour par Beaune — au cas où. Deux solutions pour un seul problème.
En fin de compte le train venant de Nevers a su réduire son retard, et Montchanin a fait attendre le train pour Chalon (et pour Mâcon et Lyon) et guidé les voyageurs, dont moi, pour ne pas les perdre en route. Arrivé à Chalon, j’étais à l’heure — mais trop tôt pour l’hôtel dont l’exploitant avait dû s’absenter…
[J’ai néanmoins réussi à glisser mes lourds bagages à l’intérieur de l’hôtel quand une cliente est arrivée qui avait besoin d’un coup de main — le mien — pour ouvrir la vieille porte d’entrée avec la grosse clef qu’on lui avait donnée.]

 

À Chalon-sur-Saône, la numérotation des voies est aussi simple que l’orthographe du nom de la ville

Le lendemain, quand je suis allé à la gare de Chalon-sur-Saône pour acheter un billet aller-retour pour Tournus, une queue avait commencé à se créer au seul guichet ouvert, où un homme cherchait à se constituer un voyage quinze jours plus tard à l’autre bout de la France. Afin de nous aider, voyageurs qui patientions dans la file — ou qui nous impatientions? —, un agent de la SNCF nous a amenés vers un distributeur de billets. Non sans mal, mais avec courage et ténacité, et en nous interrogeant quant à nos objectifs respectifs de voyage, il a sorti les billets désirés de la machine. Chalon-Tournus vaut 5,00 € l’aller-retour pour 28 km en 16 minutes, avec la carte de réduction que j’avais achetée avant de partir. 

Aussi — et quand-même — je remercie les hôteliers, cafetiers et restaurateurs, et surtout leurs personnels. Ils ont rendu possible mon voyage, et ils ont montré le rôle social qu’ils jouent quand leurs établissements sont comme des espaces publics — ce qui est particulièrement vrai pour les cafés-restaurants, parfois hôtels, dans les villes petites ou moyennes à faible rayonnement touristique. [Ailleurs, la stratification des clientèles éloigne les gens les uns des autres.]
J’exclus toutefois de mes remerciements ceux qui ont conçu la plupart des sites web sur lesquels s’établissent les réservations des hôtels. Ou plutôt: qui ont conçu la stratégie commerciale dont ces sites sont l’émanation et l’outil, car ils inondent les voyageurs de messages inutiles, pour mieux les attraper dans leurs filets. [Devoir enregistrer en ligne — check in — une chambre d’hôtel qu’on a déjà réservée et payée? Évaluer un hôtel en réponse à un message no-reply? Comme si j’avais envie de passer mes vacances devant mon ordinateur…]

Je remercie les gens des musées et des églises, qu’ils soient préposés à l’accueil ou présents dans les salles. Ils ont rendu possible mon voyage, parfois même en acceptant que j’entrepose mes bagages le temps de la visite. [Les bagages sont le point faible d’un voyage en train de ville en ville et d’hôtel en hôtel.]
J’inclus même ces quelques gardiens de salle que, visiteur trop rare, j’ai perturbés dans leur sommeil. Il a fait chaud, très chaud, et je comprends leur attitude. J’exclus toutefois — ou nuance mes remerciements — pour certains concepteurs de musées ou d’expositions qui inondent les visiteurs de textes ou d’outils interactifs, alors que c’est les objets mêmes qui m’intéressent. Et j’exprime mon regret que le Musée du Temps à Besançon ne se soit rouvert, après rénovation, que le jour où j’ai quitté cette belle ville.

Au Creusot, l’écomusée, au demeurant fort intéressant, comprenait une exposition temporaire au sujet de la Commune de 1871. Vu la longueur des textes exposés, plutôt qu’une expo les initiateurs auraient dû faire un livre. Je n’ai pas tout lu.
Dans la même ville, dans le Pavillon de l’Industrie, aucune pancarte n’accompagne les objets. Au visiteur il est proposé de se servir d’une tablette qui impose son rythme — sa durée — et qui empêche de voir les objets exposés. J’ai vite arrêté.

Je remercie les gens avec qui j’ai bavardé, car ils ont rendu agréable mon voyage. Je pense en particulier au couple âgé à Besançon, de retour dans leur ville, où ils souhaitent se réinstaller. Je leur souhaite de réussir leur projet. Il ressemble un peu au mien. Je remercie la femme avec ses trois filles, auteures de tricots-graffitis sur les platanes de Tournus en bordure de la Saône. Je remercie les piétons qui m’ont indiqué le chemin — et ceux qui m’ont demandé le leur, il est toujours plaisant d’être pris pour un local dans une ville qu’on découvre. Et je remercie ceux qui ont assuré, organisé… de petits événements dont j’étais le témoin: le violoncelliste installé chez le luthier, qui s’essayait au premier concerto pour violoncelle de Joseph Haydn, ou les organistes en concours dans la cathédrale de Besançon.

Concours d’orgue dans la cathédrale Saint-Jean à Besançon, le jury

Je remercie tous les gens dont, bien involontairement, j’ai écouté les conversations. Dans le train, au restau, dans la rue. Surtout les français, car ils sont porteurs d’une ambiance qui m’est toujours familière, même si je m’étonne souvent du creux de leurs propos. Le bavardage compte davantage que ce qu’on se dit. Je remercie le voyageur au téléphone dans le train de Paris à Vierzon, placé juste derrière moi — la SNCF demande pourtant de ne pas téléphoner dans les voitures, hormis sur les balcons —, qui mélangeait allègrement propos professionnels et privés. “Bienvenu au club” dit-il quand il apprend que son interlocuteur, avec qui il prépare une conférence académique au sujet des réfugiés, vient d’être planté par son amour (sa compagne, son épouse), pour plus jeune que lui. Iront-ils boire un verre ensemble à l’issue de leur conférence, pour se raconter leur malheur et noyer le chagrin? Aussi, je remercie le gars sur la terrasse d’un restaurant à Nevers, intarissable, qui ennuyait sa femme, ses parents et son fils avec ses certitudes, ses savoirs et ses avis. Est-il aussi bavard et pédant au boulot parmi ses collègues, ou garde-t-il pour sa famille tous les propos ravalés? Et celui au Creusot, ouvrier du nucléaire avec sa bande de stagiaires, bien obligés de l’écouter et de rire de ses blagues. Ou cette phrase captée dans la rue à Besançon: “J’ai pas trouvé transcendant ce qu’il a dit.” Ils sont formidables, les français. Je les trouve transcendants.

Enfin, je tiens à remercier l’automobiliste qui m’a conduit, moi et mes bagages, de la gare de Langres vers mon hôtel dans le centre-ville, 2500 mètres plus loin, mais surtout 130 mètres plus haut, alors que le chemin qui y mène n’est pas fait pour marcher. Langres n’était pas sa destination — il venait chercher ses filles à la gare — mais trouva sympa de m’amener. En paroles, nous avons fait le tour de la région. Merci encore. Et bonne route, toujours!

Vous l’avez compris, en ce mois de juin j’ai réalisé une suite au voyage ferroviaire de 2019, qui avait failli me mener à Vierzon. Il est vrai que pour boucler les parcours entre 2019 et ’22, j’aurais dû commencer par un TGV pour Tours, d’où je serais parti pour Vierzon. Mais comme j’aime — j’aimais — la gare de Paris-Austerlitz pour son ambiance du Midi et du grand Sud-Ouest, j’ai préféré un Intercité de Paris à Vierzon — il a Toulouse-Matabiau comme destination. J’aimais, je dis, car dans la folie urbanistique parisienne de couvrir toutes les voies ferrées, la gare d’Austerlitz a perdu son charme et détruit mes plus beaux souvenirs. Là où il y avait le soleil, il y a du béton. Austerlitz n’est plus ce que c’était.

 

À gauche le trajet de 2019, que j’avais complété d’un retour en TGV de Tours à Lille, et à droite celui de 2022, de Vierzon à Vesoul, et même plus.
Montchanin, Dijon, Belfort et Chaumont ne sont pas des étappes, mais des gares de correspondance, le cas échéant complétées d’un arrêt dans une brasserie. Dijon et Chaumont ont chacunes fait l’objet de nombreuses visites antérieures (en excellente compagnie d’ailleurs). Quant à Montchanin, ce n’est guère plus qu’une gare. J’ai visité Blois (en 2019) et Tournus (en 2022) en logeant respectivement à Tours et à Chalon-sur-Saône.

 

Berry, Bourgogne, Franche-Comté

Après Vierzon: Châteauroux? Montluçon? Bourges et sa cathédrale? Qui sait? m’étais-je demandé en 2019.
Finalement, j’ai plutôt choisi l’Est. La direction Est, j’entends — Berry, Bourgogne, Franche-Comté et un coin de Champagne. Après Vierzon, Bourges a été la deuxième étape, un saut de puce, il est vrai. Pour continuer vers Nevers, puis Paray-le-Monial, Le Creusot, Chalon-sur-Saône, Besançon, Vesoul. Un voyage de Vierzon à Vesoul donc, auquel j’ai ajouté Langres, ainsi qu’une excursion de Chalon à Tournus. Qui connaît la géographie française, et celle ferroviaire de surcroît, se rend compte que cet itinéraire est plutôt irrégulier. La “faute” à trois raisons: (1) les villes de Paray-le-Monial, lieu de pélérinage, et, plus surprenant, du Creusot, centre industriel, sont mal desservies par le train, et demandent des détours par des voies peu circulées — où les branches des arbres fouettent les rames —; (2) le chef-lieu de département qu’est Vesoul n’est pas relié par voie ferrée avec son (ancienne) capitale régionale qu’est Besançon; et (3) ayant déjà visité Autun et Dijon, même plusieurs fois, je ne comptais pas y retourner, même si leur position aurait été logique sur mes trajets.

À vol d’oiseau Vesoul est à 44 km de Besançon — 50 par la route — mais il m’a fallu plus de quatre heures pour relier ces deux villes, en passant par Belfort — où j’ai eu tout le temps de déjeûner. C’était sympa, en face de la gare. Pour le slow tourism, le TER me plaît, mais je peux comprendre que tout le monde ne soit pas de cet avis.

Je dois vous l’avouer: j’aime être servi quand je suis en vacances. Je ne parle pas de l’automobiliste à Langres, dont c’était un geste amical. Mais pour tous les autres, à la SNCF, dans les hôtels et les restaurants, dans les musées et parfois les églises, c’était — c’est — leur métier de servir. Au sens noble du terme. Dans un autre contexte, dans le journal De Standaard, en néerlandais — leve de balie, leve de mensen —, j’ai plaidé pour le maintien des agents d’accueil dans les musées — que d’aucuns proposaient de remplacer par des sites web et des machines. Ces métiers sont essentiels. Ces gens sont essentiels. Apprécions-les. Pas seulement en touriste, mais également dans la vie quotidienne.
Loin de moi l’idée de me faire servir chez moi (livreurs de colis, livreurs de repas, ménage…), mais j’aime qu’il y ait des gens dans les magasins, dans les bureaux de poste, dans les gares et les trains… ainsi qu’au téléphone pour répondre quand j’appelle une entreprise ou une administration.

Un avocat se rend au Palais de Justice de Vesoul (Pascal Coupot, 2004)

Il est vrai qu’il y a plusieurs façons de voyager, dont certaines renvoient au contraire à l’isolement, au mode de vie de l’hermite. On part à pied, en vélo, en moto (Traité du Zen et de l’Entretien des Motocyclettes, Robert M. Pirsig, 1974) ou même en voiture, avec de quoi camper, et se donne, pour quelque temps, une illusion d’autonomie. Besoin de personne. Où il faut quand-même constater que ceux qui vont à l’extrême, les alpinistes ou les navigateurs qui fuient le monde civilisé et se mesurent aux forces de la nature, ont dans leur bagages et leurs équipements tout ce que la civilisation humaine sait produire de plus moderne et de plus performant. Ce qu’ils réussissent est vraiment extrême, ça force l’admiration, mais ils ne coupent aucunement le cordon ombilical qui les lie à la civilisation et ses technologies. Quelqu’un qui l’a essayé est le jeune américain Christopher McCandless (1968-1992), dont Jon Krakauer a écrit l’histoire tragique dans Into the Wild (1996), portée à l’écran par Sean Penn en 2007. McCandless s’était volontairement mal préparé pour affronter la vie en dehors du monde. Par deux fois il se fait piéger par la crue d’une rivière — la deuxième lui sera fatale —, ses savoirs botaniques ne suffisent pas pour identifier ce qui est comestible, et son fusil est trop léger pour se défendre contre un ours. [Mais ne sommes-nous pas collectivement un McCandless, mal préparés dans notre report à la terre?] Quant à Jon Krakauer, afin de donner chair à son livre, il y raconte aussi d’autres expériences extrêmes, dont les siennes. Dans le chapitre 8, il cite un certain Gene Rosselini dont “la vie d’adulte a commencé avec l’hypothèse qu’il était possible de redevenir un homme de l’âge de pierre”, mais qui a “découvert qu’il n’était pas possible aux êtres humains tels que nous les connaissons de vivre à l’écart de la civilisation.”

Je reviens toujours aux mêmes livres — et pourtant, j’en lis beaucoup — car le constat de l’impossibilité de vivre à l’écart de la civilisation est aussi celui que fait Alfred Issendorf, bien contre sa volonté, dans le roman “Ne plus jamais dormir” (Nooit meer slapen) de Willem Frederik Hermans (1966). Perdu au milieu des montagnes norvégiennes, les fjellen, il constate son incapacité à survivre dans la nature, même la moins hostile (la Norvège en été, ou sa Hollande natale), car il n’arrive pas à distinguer ce qui comestible de ce qui ne l’est pas.

si Barcelone déborde, allons à Vierzon

Sans tomber dans l’opposé extrême — le séjour ou le circuit organisés, le cas échéant en groupe et avec un guide — mon voyage fut donc pour moi l’occasion de rappeler, voire de célébrer ma dépendance, comme individu, d’une société qui — à travers ses trains — va jusqu’à m’imposer ses horaires. Célébrer aussi ma dépendance des autres. Une dépendance à l’égard de parfaits inconnus, confortée par le préjugé positif, modéré mais réel, que nous avons tous les uns des autres, et sans lequel la vie en société ne pourrait exister. Une dépendance que, les années passées, l’épidémie de covid et les solutions mises en œuvre collectivement pour la combattre nous ont rappelée avec force. Les autres ont été le risque, et ils étaient la solution. [Lire, sur ce site: 2020, l’année des pouvoirs publics.]
Ce voyage était comme je conçois la vie. Je l’affirme clairement: si je suis citoyen d’un pays — voire de plusieurs, la France où j’ai vécu à partir de 1983 et dont j’ai acquis la nationalité en 2007 et la Belgique où je suis retourné en 2019 —, c’est par les espaces publics, les rues et les places qu’il m’offre, par les trains qu’il fait rouler et les courriers qu’il envoie à mon attention, par les musées que je peux visiter (et, avouons-le, les églises), par ses écoles et ses soins — par le soin qu’il prend de moi —, par ses restaurants, cafés, hôtels et commerces que je peux fréquenter. Et par les gens qui y vivent. Par sa société. Un pays, c’est ça, bien plus qu’un nom, un drapeau, des frontières ou un hymne.

C’était un des objectifs de mon voyage — pas complètement atteint, j’en conviens: de visiter un pays ordinaire, quotidien, éloigné des hauts-lieux du tourisme. Si Barcelone déborde, allons à Vierzon.
À Vierzon et Vesoul, j’ai réussi ce pari — vous y êtes déjà allé, vous? —, et au Creusot aussi. Le fait que parfois on me prenait pour un VRP (voyageur et représentant de commerce) qui aurait besoin d’une facturette en témoigne. À Nevers et Chalon-sur-Saône, un peu moins — encore qu’on y est plus habitué aux touristes qui passent la nuit entre deux longs trajets qu’à ceux qui viennent pour visiter. À Bourges (sa cathédrale), Paray-le-Monial (sa basilique), Tournus (son église abbatiale), Besançon et Langres (leurs sites et leurs remparts), je pense pas. Certes, aucune de ces villes n’est un haut-lieu — sauf Langres par son l’altitude —, mais l’inclinaison du voyageur que je suis me conduisait à y fréquenter les lieux les plus touristiques. Comme une bille qu’on fait rouler dans une assiette creuse, mes chemins m’amenaient et me ramenaient vers les monuments et les vieux quartiers, pas vers les périphéries. Pour être vraiment dans la France quotidienne, j’aurais dû choisir Montchanin — qui pour moi n’était que cette gare de correspondance, avant et après Le Creusot — ou Venarey-les-Laumes, par exemple.

Je ne vais pas reprendre ici une sorte de Défense et illustration (et critique) des chemins de fer français en général, et des TER en particulier, que j’ai déjà réalisée en 2019. Les avis alors exprimés se sont confirmés en 2022: les TER et les gares qu’ils desservent sont excellents (mais un peu trop rares, selon les endroits). Les TGV, victimes de leur succès, le sont moins. [Pour mon voyage, j’ai pris 19 trains, dont un seul avait un problème: le Thalys de Paris à Anvers. La clim ne marchait pas.]
Je me limite à quelques informations, appréciations et conseils de nature touristique.

  • Tout d’abord, il y a les églises et les cathédrales, grands fournisseurs de patrimoine et de lieux touristiques: Bourges, Nevers, Chalon-sur-Saône, Besançon et Langres pour les cathédrales; Paray-le-Monial et Tournus pour les basiliques; et les “simples” églises Notre-Dame à Vierzon, Saint-Étienne à Nevers, La Madeleine à Tournus (fermée car menaçant ruine), Saint-Georges à Vesoul. Les églises les moins parfaites sont parfois les plus belles. Je pense à celles de Nevers.
    [La cathédrale de Nevers, très endommagée pendant la guerre, comprend quelques vitraux modernes très réussis, notamment ceux de Raoul Ubrac et de Gottfried Honegger et Jean Mauret. Celle de Bourges possède des vitraux très anciens (début du XIIIème siècles, pour certains). Quant au clocher de Vierzon, il m’a fait penser au Cri d’Edvard Munch.]

La Madeleine à Tournus

La cathédrale Saint-Étienne à Bourges 

Vierzon, ou Le Cri d’Edvard Munch en pierre

  • Des ouvrages militaires à Nevers, Besançon et Langres. La promenade des remparts de Langres est une figure imposée.
  • Deux musées d’art et d’archéologie, à Besançon et Langres. Très riches tous les deux. Une saine émulation.
  • Deux, voire trois musées de l’industrie, à Vierzon, dans les anciens ateliers de la Société Française Vierzon, qui était spécialisée dans le machinisme agricole, et au Creusot, dans le château de la Verrerie — le troisième est le Pavillon de l’Industrie, dans le même château, moins musée que pavillon publicitaire.
    Les musées à Vierzon et au Creusot comprennent de superbes modèles réduits de locomotives à vapeur (échelle 1/10?), construits par des ouvriers des chemins de fer. Il est beau de voir que ces modèles réduits ne sont pas toujours fidèles à la réalité. Partant de leurs connaissances techniques et de l’expérience qu’ils avaient des machines, ces ouvriers ont choisi d’apporter des améliorations que les modèles originaux n’avaient pas (encore).
    À Vierzon, l’homme à l’accueil du musée était un passionné des collections, qui aimait en parler, et au Creusot nous étions quelques visiteurs à discuter des locomotives et à essayer de comprendre leur fonctionnement: comment faisait-on pour faire fonctionner de façon coordonnée une Garratt-double Pacific 231-132T?

 Exposition permanente de maquettes de locomotives dans l’écomusée du Creusot

  • Au Creusot également, le Petit Théâtre aménagé dans un ancien four de fusion de verre — une curiosité.
  • Un musée de la photographie: le Musée Nicéphore Niepce à Chalon-sur-Saône, ville où il est né. Avec une expo au sujet des photos de classe, sur les bords de la Saône. Telle classe se montrait derrière une table où étaient étalés des fromages. Chaque fromage portait le nom d’un enfant, et chaque enfant celui d’un fromage.
  • Deux musées surprenants à Paray-le-Monial: le Musée eucharistique du Hiéron et la (petite) Maison (pas vraiment musée) de la Mosaïque.
  • Deux musées où j’ai trouvé porte close — faute à mon agenda: le Musée du carrelage céramique Paul Charnoz à Paray-le-Monial et le Musée du Temps à Besançon — ce dernier s’est ouvert au jour où je quittais la ville.
    Et des musées où je ne me suis pas rendu, “faute de temps” ou préférant d’autres occupations. Je n’ai pas visité la Maison des Lumières Denis Diderot à Langres ni l’Espace Bernadette Soubirous à Nevers. [Aviez-vous jamais associé Bernadette Soubirous à la ville de Nevers? Moi non. Plutôt Bérégovoy.]
  • Une opération d’urbanisme au Creusot, nommée Cœur de ville, avec trois bâtiments les uns plus prétentieux que les autres (un conservatoire de musique, une scène nationale et un centre commercial — dans le désordre L’Arc, L’Arche et L’Alto), bon point de départ pour un futur musée du millénaire.

Au Creusot, L’Arc, L’Arche et L’Alto rendent l’Esplanade François Mitterrand peu accueillante

  • Une librairie, étonnante par sa taille et son offre, à Vierzon — mais la FNAC de Bourges a quitté la ville pour s’implanter au centre commercial Carrefour en périphérie, dans les marais.
  • Un beau “fleuve” — d’accord, c’est une “rivière” — à Chalon-sur-Saône, avec ses quais, sa promenade et son île Saint-Laurent, qui dans sa rue de Strasbourg semble réunir tous les restaurants et terrasses de la ville. [Quand j’ai loué l’élégance de la ville de Chalon, l’hôtelier doit avoir cru que je me moquais de lui. Il est parisien et ne s’en cache pas.]
  • Mais il n’y a pas que la Saône — ou la Loire, comme à Nevers —, il y a de l’eau un peu partout. Sauf à Langres.
    [À Vierzon, où se rencontrent le Canal de Berry, le Cher et l’Yèvre, le canal est comblé sur 500 mètres en centre ville . L’hôtel où j’ai logé, le seul en ville, est planté sur ce comblement et se vante de la vue qu’il n’offre qu’à peine.]
  • Des parcs, des places et des squares, et le goût de la solennité dans les aménagements: Bourges, Chalon, Vesoul…
  • Des vieux quartiers avec des vieilles maisons. Même à Vierzon et Vesoul.

La ville de Nevers vous aide volontiers à prendre des selfies le dos tourné à l’église Saint-Étienne et ses chapelles rayonnantes (XIème siècle)

  • Et des gares, bien sûr. Parfaitement implantées, comme à Nevers et Chalon-sur-Saône. Un peu plus difficile d’accès, comme à Vierzon, Bourges et Besançon. Posées à l’écart, dans une impasse, comme à Paray-le-Monial et au Creusot, ou sur une route passante, à Tournus et Vesoul. Voire en dehors et en bas de la ville, à Langres.
  • Sans oublier un phénomène d’optique assez étonnant dans un des nombreux tunnels ferroviaires en Bourgogne — ne me demandez pas où. Pour éclairer le tunnel (en vue de travaux?) la SNCF doit avoir suspendu des rubans à leds qui formaient comme des vagues contre la paroi, presque des sinusoïdes très étalées. Les leds sont certes alimentées en courant continu, de faible tension, mais ce courant, cette tension est créée en redressant un courant alternatif, c’est-à-dire avec 50, ou plutôt 100 pulsions par seconde. Le résultat en est que les leds, qui à nos yeux sont constantes, en réalité clignotent. Le voyageur, par la fenêtre du train, ne voyait pas une ligne ondulée qui se déplace, mais une succession régulière de lignes ondulées, chaque ligne correspondant à une pulsion, que la rétine des yeux conservait plus longtemps que sa brève existence. C’était presque féerique. [Et c’est en tous cas l’interprétation que j’en fais.]

Reconstiution simplifiée — et de mémoire — de la perception des rubans de leds dans un tunnel ferroviaire

bibelots et couvre-lits (où je fais un grand retour en arrière, vers les années 80 dans les Deux-Sèvres)

Il y a vingt, peut-être vingt-cinq ans, je prenais la décision — étonnante — de ne plus passer mes vacances en France. En tous cas pour quelque temps. J’avais visité de nombreuses villes et régions — sauf la Bretagne et la Corse. J’avais vécu et travaillé en region parisienne et à Niort, et je vivais à Lille. Avec la belle-famille et les amis, je m’étais senti chez moi quand j’étais dans leurs pays. Mon oreille avait été branchée sur France Inter — Pierre Desproges, ou l’Oreille en coin — et mes yeux sur Antenne 2, et je lisais Le Canard, Le Monde et Libé, et la presse régionale — qui recevait de moi des courriers de lecteur et des poissons d’avril. À Niort comme ensuite à Lille, le boulot m’avait mis sur la route, découvrant tant des régions touristiques que des lieux méconnus. L’île d’Oléron, le Marais Poitevin ou le Val Joly. Sauzé-Vaussais, Hautmont ou Pecquencourt. Surtout la période niortaise (fin 1983 – début 1989), où je travaillais dans l’amélioration de l’habitat, d’abord en ville et puis dans les campagnes, m’avait rapproché des français. “Tu découvriras la France profonde” m’avait annoncé un collègue — parisien. Plusieurs fois par semaine je partais en voiture à travers les campagnes légèrement vallonnées et surtout faiblement peuplées, à la découverte des villages et des maisons dont les couleurs lumineuses se confondent avec celles des pierres et des sols, ou qui se cachent derrière les bocages. Je tenais des permanences dans les mairies et les centres sociaux, de préférence les jours de marché, je visitais des maisons et rencontrais leurs habitants — ou parfois leurs propriétaires, ainsi que les élus des villages. Les midis, je déjeunais à la façon d’un VRP ou d’un marchand de bestiaux. Je pouvais avoir la malchance que tel restaurant, le seul du village, offrait tous les vendredi que je m’y rendais le même plat, ou au contraire le plaisir que dans tel autre, les jours de marché, tous les clients se glissaient les uns après les autres aux mêmes tables. Quand la table était complète, la soupe arrivait, puis l’entrée, et ainsi de suite. Les mercredi, si j’en avais l’opportunité, je prenais une demi-heure après le restau pour m’installer en toute tranquillité à l’orée d’un bois et lire mon Canard.
Il faut se rendre compte que pour conseiller l’habitant (ou plus souvent l’habitante) d’une vieille maison, pour qu’il ou elle puisse la rénover, et pour l’aider à instruire son dossier, le chargé d’opération — nom officiel du métier — doit tout savoir. Il doit visiter la maison de fond en comble — la cuisine, les sanitaires, la chambre à coucher — et il doit réclamer aux gens plusieurs documents privés, tels un avis d’imposition et une fiche d’état civil. Non sans se parler longuement. Par cette combinaison d’informations sur la personne et sur son logement, le métier de chargé d’opération en amélioration de l’habitat doit être parmi les plus intrusifs qui existent. Je me suis parfois demandé si les années où je travaillais dans le Pays Mellois, je n’étais pas celui qui dans toute cette région avait vu le plus de cuisines, le plus de coins toilette et le plus de chambres à coucher de l’intérieur. Qui finissait par savoir de tous ces gens qui on est, d’où on vient, combien on gagne et comment on vit. Avec quels chiffons et serviettes, quels bibelots et couvre-lits. Heureusement pour les gens — et pour moi — l’immense majorité de ces informations intimes se transformaient rapidement en données abstraites, nécessaires pour un “dossier”. Les rapports humains étaient — sauf exception — très agréables, parfois même d’amitié (sans que cela dût nuire à l’approche professionnelle). Alors on blaguait des “accents” réciproques, car mon accent belge n’était pas le seul qui surprend. Dans le Poitou aussi, on sait parler bizarrement. [Il m’est arrivé d’entendre comme… du québecois.]

  • Me revient cette maison, entièrement remplie de bricoles, breloques et brimborions. Beaucoup ont dû être déplacés avant que je puisse poser mes papiers, et la dame chercher les siens.
  • Me revient d’avoir constaté un jour, à travers les fiches d’état civil, que plusieurs habitants des campagnes deux-sèvriennes “descendaient” de migrants belges ou du nord de la France, ayant fui la guerre en quatorze. [Vous remarquerez le double sens du verbe “descendre”, à la fois du nord au sud et de parents à enfants.]
  • Me revient d’avoir admiré l’architecture et la construction vernaculaires des maisons picto-charentaises et d’en avoir compris la logique — je suis toujours fier des pages que j’ai écrites à ce sujet, dans un dossier qui n’avait d’autre vocation que d’être rangé dans le placard d’une administration.
  • Me reviennent les églises romanes. Me reviennent les tombes des protestants dans un coin des jardins.
  • Me revient d’avoir été surpris que partout dans ces campagnes il y avait des laiteries dont les noms ornent les fromages de chèvre vendus dans la France entière et au-delà, sans qu’on voie la moindre chèvre dans les prés.
  • Me revient le contraste entre un vieux bourg fier de sa gare et ses trains pour Paris, de tous ses monuments, de sa rivière et de sa Rosière, et sa voisine moderne avec son immense marché aux bestiaux. Les uns croulent sous leur histoire et se considèrent les vrais seigneurs du pays, les autres s’ouvrent à toutes les innovations et introduisent l’informatique dans l’élevage en pleines années 80.
  • Me revient la lecture du Journal de Jean-Migault (1644-1706), et du livre de Roger Thabault, “Mon Village, 1848-1914”.
  • Me revient le châtelain, issu de la noblesse d’Empire, porteur du nom du domaine que ses ancêtres avaient acquis quand les anciens nobles s’étaient ruinés à la Révolution — ils leur avaient prêté de l’argent et pris leur place —, maire d’une petite commune et propriétaire de sa mairie, dont les relations parisiennes avaient permis de faire venir une grosse entreprise.
  • Me revient cet homme qui n’avait accepté d’être maire de sa commune que sous l’impulsion de son épouse, secrétaire de mairie.
  • Me revient l’automobiliste qui se plaignait que le nettoyage d’une façade mettait une poussière blanche sur sa carrosserie, alors qu’on enlevait les poussières noires que les voitures avaient posées sur les maisons.
  • Me revient la route de contournement qui doit avoir coûté plus cher que le hameau qu’elle contourne.
  • Me revient d’avoir été choqué, quand-même, quand je constatais que telle ou telle personne âgée, menant une vie modeste, avait été plumée par ses (beaux-)enfants. Elle leur avait donné sa maison et ne gardait que l’usufruit d’une partie.

la France des ronds-points

Ayant bénéficié de ce “bain de France”, il ne me surprend pas, a posteriori, que j’étais saturé. Car après tout, les villages, et surtout leurs chefs-lieu-de-canton se ressemblent. Ils ont tous la même mairie, ils avaient tous les mêmes bureaux de poste — l’ont-ils encore? —, les mêmes agences du Crédit agicole, les mêmes écoles, les mêmes boulangeries vendant les mêmes baguettes, et les mêmes bars-tabac-presse — dont la moitié s’appelle la Civette. On y voit les mêmes plaques de notaire sur les mêmes maisons cossues, et les mêmes monuments aux morts. Et à la sortie du bourg ils ont tous le même Intermarché — avec station service — à la fois menace et nécessité pour la (sur)vie du village. On dit que les centres commerciaux se ressemblent, mais qu’en est-il des villages?
Ajoutons que cette période a vu se développer la France des ronds-points et des boîtes-à-chaussures. Alors que les centres des chef-lieux de département ou d’arrondissement — les Préfectures et Sous-Préfectures — ou de toutes villes un peu importantes se rétrécissaient, se ripolinaient et se piétonnisaient — l’un n’allait pas sans l’autre: pavés, bacs-à-fleurs et candelabres par-ci, circulation et stationnement par-là —, à leurs abords se constituait une croûte de zones d’activités, mais surtout de commerces et de vastes parkings, dont les noms mariaient le sigle ZAC, claquant comme un fouet, aux douces toponymies locales issues des cadastres et des vieux chemins. Reprocherait-on aux habitants de ces villes et des campagnes environnantes de vouloir acheter les mêmes objets que ceux des grandes villes? Pour quelqu’un comme moi, touriste en voiture alors, aimant les paysages mais aussi les villes et villages, l’attrait du pays en souffrait. J’avais tout vu et j’irais voir ailleurs.

Ça n’a pas duré, pourtant, cette abstinence. Quelques années plus tard, fut-ce l’évolution de mon métier, qui petit-à-petit me coupait du pays? [Je n’oublie pourtant pas que la coopération transfrontalière, à son tour (1989-2007), m’a permis de découvrir, non plus les hameaux du Poitou mais toutes les villes et régions frontalières de France, et parfois d’ailleurs, et d’y nouer des amitiés trop mal entretenues.] Ou fut-ce le choix paradoxal, je reconnais, d’une part de prendre la nationalité française et d’autre part de brancher ma radio sur Bruxelles — Klara — et de lire tant les journaux belges que français, wallons que flamands? Car à travers d’autres vacances, en Bourgogne, en Auvergne comme dans le Midi, en Normandie comme à Marseille, à travers des trajets en vélo sur les chemins de halage — c’est plat et ça me plait — j’ai repris le goût du pays. Les voyages ferroviaires de 2019, peu avant mon installation en Belgique, et de cette année, qui m’ont mené de ville en ville, en sont un point culminant. Je découvre et redécouvre comment dans ce pays tout n’est pas égal mais au contraire différent. Les villes et villages de France sont, comme en musique, des variations sur un thème. Et ce thème est joli. Il chante. Quant à arriver par le train dans une ville que je ne connais pas et que je découvre en marchant, cela me plaira toujours. Aucun automobiliste (même aidé par GPS), stressé à trouver son chemin et une place de parking, ne goûtera de ce plaisir.

Et puis, je n’ai jamais mis le pied à Grenoble ou Chambéry, à Mâcon, Valence ou Vienne, à Beauvais ou Chartres (!), à Mende, Tulle ou Ussel.

Bourges


Sur le versant néerlandophone se trouvent quelques autres textes:

trésor de la langue française

chers amis francophiles,

Il m’a fallu du temps pour découvrir ce joyau. Cette perle. Ce bijou. Cette pépite de la langue française.
C’est un article du Monde du 19 mars — Réforme du calcul de l’APL [aide personnalisée au logement]: le cauchemar des agents de la CAF [Caisse des allocations familiales] — qui m’a fait tomber dessus: la contemporanéisation.
En bref, il s’agit de calculer le montant des aides mensuelles (aujourd’hui l’APL, demain aussi d’autres) sur les données les plus récentes. Alors que dans le passé c’étaient les revenus de deux ans plus tôt qui servaient de référence. Maints ménages et maintes personnes se sont fait piéger par ce mode de calcul, dont la suppression fera aussi — qui s’en étonnerait? — quelques économies au budget de l’État.

Il faut penser que les têtes d’œuf, c’est-à-dire les consultants qui ont conseillé l’État — car c’est le consultant qui conseille, et celui qui cherche des conseils qui consulte… sauf en médecine, où la consultation est bidirectionnelle quand le patient consulte un médecin qui consulte… —, après avoir mûrement réfléchi, se sont laissé tomber la tête fatiguée sur le clavier de leur mac au moment où il s’agissait de trouver un nom pour la chose. Il en est résulté une incompréhensible succession de suffixes, produisant le substantif contemporanéisation, véritable piège orthographique, sans oublier son incommensurable imprononçabilité. Je suppose alors que les agents de la CAF, et autres personnes martyrisées par le calcul des aides, se cassent la tête (la leur, et parfois celles des autres) quand il s’agit de contemporanéisationner.
À l’imparfait du subjonctif, ça doit donner: je ne m’imaginais pas que nous contemporanéisationnassions autant.

Je précise toutefois que le verbe contemporanéisationner n’existe pas encore. À mon avis, il ne manquera pas d’apparaître, vu la tendance à créer de nouveaux verbes en “tionner” chaque fois qu’un problème se présente (qu’un verbe initial semble oublié, ou trop difficile à conjuguer), ou pour signaler un léger décalage de signification. Pensons à solutionner, révolutionner, questionner, positionner, voire acquisitionner et libérationner.
À l’inverse, il n’est pas impossible que dans les services, on parle plutôt de la contempoSi vous avez un instant, madame, je vous fais votre contempo!

Mais la véritable perle, je l’ai trouvée ailleurs. On comprend que dans la contemporanéisation, il s’agit d’accorder les temps — pour qu’ils concordent —, de les synchroniser: le temps du revenu et celui de l’aide. Or, ce n’est pas facile, ce qui a conduit, il y a quelques années déjà, à décaler les temps, à repousser la réforme, à l’ajourner, retarder ou postposer, à la reporter — la langue française a plus de verbes pour reculer que pour avancer; on postpose partout mais ne prépose qu’à la poste —, c’est-à-dire au report de la contemporanéisation, comme on pouvait lire dans ce joli titre sur le site web de l’USH (uëssache).

Plutôt que de report, je serais tenté, pour ma part, de parler de temporisation:  la temporisation de la contemporanéisation.
Évitons néanmoins d’envisager une contemporanéisation temporisationnée.

un urbaniste ne devrait pas dire ça: éloge d’un supermarché

 

Maintenant que j’ai quitté Lille — depuis deux ans déjà —, et que je ne suis plus urbaniste à la MEL (la Métropole Européenne de Lille), je peux vous l’avouer: j’aimais bien aller au supermarché. Surtout celui du Pré Catelan à La Madeleine.

Dans le milieu des urbanistes, les supermarchés, c’est le mal absolu. Pour plusieurs raisons. D’abord pour des raisons de fonctionnement urbain: installés le plus souvent en bordure des villes, bénéficiant de larges accès routiers et de vastes parkings qui détruisent les terres agricoles, ils attirent les chalands qui désertent les commerces de proximité et de centre ville, et qui préfèrent payer sous forme de kilomètres-automobiles les euros qu’ils pensent économiser en prix des produits achetés, parfois en surnombre. Pour des raisons de fonctionnement économique ensuite: les supermarchés et leurs grands frères hypers étant constitués en puissants groupes de distribution, ils sont capables de faire le bonheur et, plus souvent, le malheur des producteurs grands et petits. Ces derniers n’ont d’autres choix que de se plier aux exigences des groupes, ou de devenir grands à leur tour, se fondant dans des ensembles où ils perdent leur identité, leur autonomie et leur capacité d’agir. Pour des raisons de fonctionnement humain enfin: les personnels des magasins, avec qui comme clients on pense si bien s’entendre, étant interchangeables aux yeux des patrons.
Aux dysfonctionnements urbains, les groupes de distribution ont quelque-peu répondu, en inventant et développant sur les villes des supermarchés et superettes de quartier, davantage accessibles à pied et en vélo qu’en voiture. Et certaines villes ont poussé les hypers à revenir dans les centres, avec plus ou moins de succès. Mais les dysfonctionnements économiques et humains demeurent, et les grands projets en périphérie des villes n’ont pas été abandonnés.

N’empêche.
Péché mignon? J’ai fréquenté plusieurs supermarchés, en fidélités successives comme on dit, dans la rue du Bourg à Lambersart, aux Conquérants de la même commune, et enfin au Pré Catelan à La Madeleine. Avec quelques infidélités rue de Paris. Y rencontré année après année (souvent) les mêmes vendeurs, vendeuses, caissières et caissiers. Et acheté à ma satisfaction poissons et fromages, bières, vins et lait, œufs et café, brandade et quenelles. Un certain temps, mes achats hebdomadaires étaient si réguliers qu’il me suffisait de jeter un œil sur le contenu de mon chariot pour estimer, à 5 % près, le prix que j’allais payer en caisse. Je regardais l’éventuel achat de vins ou de café et le prix du fromage, pour pousser mon estimation vers le haut ou le bas.

Et puis, un jour, j’ai décidé d’acheter un cabas sur roulettes et de laisser ma voiture chez moi, pour faire à pied les 1,4 km qui séparaient mon appartement du supermarché. [Rassurez-vous, ça semble beaucoup, deux fois 1400 mètres, mais quand on les fait c’est facile.] Il est vrai que les enfants avaient quitté la maison (où ils habitaient à temps partiels), et que j’avais remplacé l’eau en bouteille par celle du robinet. Ça facilite beaucoup les choses. [L’eau en bouteille et… l’essence étant les principales raisons pour prendre sa voiture quand on fait ses courses.] Aussi, le supermarché en question avait pour ses clients de ces paniers sur roulettes très maniables, auxquels on accroche son propres cabas. Les manœuvres dans les rayons du magasin en devenaient aussi faciles qu’elles sont difficiles avec les grands chariots.

Mes voisins, sachant que j’avais une grosse voiture, se sont étonnés de mon comportement, et pour certains me l’ont dit. Il est vrai qu’en France encore plus qu’ailleurs, se promener avec un cabas à roulettes est un signe de pauvreté. Surtout si l’on sort de son quartier pour suivre des voies à dominante automobile, ce qui était mon cas sur le pont Churchill qui surplombe le périph, entre mon Vieux Lille et La Madeleine. Dans ce pays, ne va à pied avec un cabas que celui — surtout celle — qui n’a pas de voiture, ou dont la voiture est utilisée par le mari, et qui ne peut ou veut se payer le bus.

 

pastèque

Mais où est donc cet éloge? me dites-vous.
Eh bien, en plus du Maroiles et du Vacherin Mont d’Or, des Spätzli et de la Potjevleesch, de la limande ou de la brandade (je radote pour la brandade — goûtez et vous comprendrez), et de la Ch’ti d’chez Castelain, ce qui me plaisait c’était les gens. [Remarquez en passant, qu’ayant une clientèle internationale et interrégionale, ce supermarché était plutôt bien achalandé: la Flandre comme l’Alsace ou la Provence, le Mexique comme le Maghreb.]
Aussi étonnant que ça puisse sembler, les supermarchés favorisent les conversations. Bien qu’ils installent des caisses dites automatiques, avec des self-scan où l’on est moins aidé que contrôlé, ils inventent des tas de raisons pour que les gens passent auprès des caissières/caissiers — ce que ces gens préfèrent d’ailleurs: timbres, vignettes, réductions… tout un tas de petits papiers qu’on prétend vouloir éviter, et qui entraînent de menues conversations. En outre, il y a toujours des produits dont on n’arrive pas à trouver le rayon. On ne les achète pas toutes les semaines, ils font partie de petites gammes — ce n’est pas des yaourts —, et ils se choisissent d’étonnants voisinages où personne ne les attendrait. L’eau déminéralisée, utilisée pour le repassage? Avec les produits pour l’automobile. Les olives en bocaux? Loin des cornichons mais avec les chips et toutes leurs consœurs grignottables, auprès des boissons sucrées. Les chapelures et les farines, les gelées en poudre… trop peu nombreuses pour qu’on y fasse attention. Quant aux “croustades” en pâte feuilletée, ce n’est pas des gâteaux…  Tout ces produits permettent d’interpeller vendeurs et vendeuses, qui vous accompagnent jusqu’au produit recherché, voire vous expliquent les variantes, ou la présence, ailleurs dans le magasin, des promotions. À l’occasion, on peut même aborder un agent de sécurité, qui à travers les rayons semble observer un client: “Pardon monsieur, pouvez-vous me dire où je trouve le sucré vanillé?”
Les vendeurs des rayons à la découpe ou au vrac peuvent être plaisants — ou déplaisants — aussi. Telle vendeuse de fromage, dans un supermarché dont je vous tais le nom, est une publicité vivante pour son rayon. [D’ailleurs, peut-on être pâle et maigre, et vendre fromages, viandes et charcuteries?] Tel(le) autre vous conseille avec gourmandise au sujet des poissons. Mais tel troisième s’obstine à ne pas mettre en cohérence les prix affichés en rayon et ceux des balances, dont les images de fruits et légumes, et donc parfois les prix, sont comme celles d’un jackpot. Enfin, une question me taraude: faut-il vraiment avoir un physique japonisant pour vendre des sushis?

Puis-je vous raconter l’histoire de cette cliente, un jour, qui avec trois gosses dans un chariot à bambins faisait les rayons des fruits et légumes. Elle prit une pastèque, la donna à un des gamins, et dit “rond” et “lourd”, peut-être “vert” et “pastèque”. La pastèque allait de petites mains en petites mains — il n’y avait pas encore de covid. “Rond”, “lourd”, “gros” et “vert”. Elle prit une courgette, montra “long” de sa main et le dit. La courgette, à son tour, allait de mains en mains. Plus tard je la vis aux rayons des tomates — y a-t-elle dit “rouge”?  Peut-être s’est-elle rendue aux choux, ne serait-ce pour les faire sentir. J’ignore si elle a acheté beaucoup de produits — à vrai dire, j’en doute — mais les gamins ont passé un bon moment, plaisant et instructif.

Ce n’est pas tout. Le meilleur est à venir. Car nombreux ont été les amis, les anciens collègues, les personnes perdues de vue — souvent elles-mêmes urbanistes ! — que j’ai croisées dans les allées de ce supermarché si bien situé (et fréquenté…). Certaines rencontres ont été brèves, d’autres longues, voire très longues. Parfois ont inspiré des rendez-vous à venir. Me désintéressant de la température des yaourts dans mon panier, j’ai eu le plaisir — non, le privilège — de mener de longues conversations amicales (as-tu des nouvelles? comment va? et les vacances?), urbanistiques, politiques et même philosophiques entre les rayons de riz et de nouilles, de thons et de cœurs d’artichaut. Cinq minutes, un quart d’heure, vingt minutes, une demi-heure parfois, nous avons pris notre temps pour discuter, pour oublier le contexte, le magasin. Jamais je n’aurais pu avoir de tels échanges dans la boulangerie ou le magasin de presse du quartier. Dans une librairie peut-être, où on a le droit mais pas toujours la place pour traîner. Le supermarché comme agora. Comme rue dans une ville dont les vrais trottoirs sont trop étroits pour s’arrêter.

Le supermarché, espace privé par excellence, est aussi un peu espace public.

 

(ce texte, comme tous les autres sur ce site, est susceptible d’évoluer dans les jour et semaines à venir)

 

Un samedi-matin en septembre 2014, allant au supermarché, cette belle lumière m’a surpris: vue sur le périphérique (boulevard Robert Schuman) à partir du pont de l’avenue Churchill. D’autres photos de Lille se trouvent ici.

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