Jef Van Staeyen

Étiquette : Europe (Page 1 of 2)

hypocrisie bruxelloise ❧

Non, ce texte-ci ne concerne pas les socialistes bruxellois, qui par le biais d’une asbl [association sans but lucratif] ont recruté un faux indépendant pour éviter des cotisations sociales, et prétendent que le prix payé est conforme au marché. (Il aurait pu, pourtant, avec ce titre, et l’actualité municipale bruxelloise, où on découvre quotidiennement de telles malversations.) Ce texte concerne les maîtres moralistes de la Commission européenne. L’autre Bruxelles.

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l’enlèvement d’Europe ❧

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L’enlèvement d’Europe, Bernard d’Agesci, Musée de Niort, photo Renaud Berthrand

 

Heureusement qu’il reste des Wallons.
Et que les autonomistes flamands — les durs comme les moux — ont œuvré pour qu’ils disposent, comme les flamands et les bruxellois, de la compétence de conclure des traités internationaux, pour toutes les affaires qui relèvent de leurs domaines de compétence internes.

En accord avec son gouvernement et son parlement, le ministre président wallon Paul Magnette a déclaré qu’il faudra poursuivre les discussions au sujet du traité de libre-commerce* avec le Canada, les négociations et les adaptations — il n’a pas accepté les ultimatums qui lui ont été posés —, car ce CETA ne régit pas que les compétences de l’Union européenne, mais aussi celles restées aux États, et en Belgique accordées aux régions.
[* Je préfère le terme libre-commerce à celui qu’on lit souvent, de libre-échange. Il est toujours préférable d’utiliser les mots qui disent de quoi il s’agit.]

 

ceta-kroll-oct1516Lucien Kroll dans Le Soir, 15 octobre 2016

 

Mais qu’est-ce qu’il n’a pas fallu entendre?

● Que la Wallonie est trop petite pour avoir une opinion.
Des 28 pays que compte l’Union, il y en a sept qui ont moins d’habitants que la Wallonie. Ils ont pu s’exprimer — ne serait-ce pour la forme, pour dire “oui”.
Puis, il y en a cinq du même ordre de grandeur que la Wallonie: des pays respectables et respectés comme le Danemark, la Finlande et l’Irlande, la Slovaquie et la Croatie. Qui ont l’habitude de s’exprimer. Et d’être entendus, à défaut d’être écoutés.

● Que le gouvernement belge, c’est-à-dire son ministre des affaires étrangères, Didier Reynders, devrait signer le traité, même sans l’accord des wallons (le point de vue de Karel De Gucht — un libéral).
Voilà que la Belgique dispose d’une Constitution, héritière de 1830, que pendant les quatre dernières décennies on a modifiée, remodifiée et reremodifiée. Des gouvernements sont tombés, des élections ont été anticipées, des journaux ont rempli leurs pages de commentaires, et des politiques ont passé des nuits blanches à négocier…, pour arriver à cette Constitution. Or, quand une question importante se présente, à laquelle la Constitution apporte une réponse claire, qui ne supporte aucune discussion, un homme politique (d’une tendance qu’on croyait défenseure des constitutions) propose de s’en passer.

● Que nous perdons la face (plusieurs voix, dont celle de Marianne Thyssen, commissaire européenne présentée par la Belgique).
Comme s’il n’y avait pas enjeu plus important que sauver la face d’une commissaire.

● Qu’aux yeux des pays étrangers, l’Europe n’est plus un partenaire fiable.
Effectivement: ses négociateurs ne sont pas fiables. Quand ils ignorent ceux qu’ils représentent.
Et qu’ils pensent que l’Europe, c’est eux.

● Que le Canada est “un pays gentil” (Chrystia Freeland, la ministre canadienne du commerce extérieur).
Elle confond le pays et ses habitants.

● Que la vente de pommes et de poires sur les marchés canadiens est rendue impossible par le “non” wallon — en fait plutôt un “poursuivons les discussions pour aboutir à un meilleur accord” — (Geert Bourgeois, le ministre président flamand, dans une remarque sur l’exportation d’armes wallonnes, qu’il aurait dû faire à d’autres occasions).
Voilà donc la nouvelle économie qu’on nous vante. Importer une main d’œuvre étrangère bon marché — le cas échéant des clandestins — pour cueillir des fruits en Flandre. Fruits qu’on exporte outre-atlantique, vers des régions où les conditions météorologiques et agricoles pour faire pousser des pommes sont les mêmes qu’ici. Et où l’espace abonde.

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un marché au Québec, Val David (Laurentides), 24 septembre 2016, photo JVS

● Que les négociations étaient publiques et transparentes — oui, ça aussi, c’était Geert Bourgeois — mais non, il parlait alors du traité de libre-commerce avec les États-Unis (le PTCI, ou TTIP, ou TAFTA).
Ce genre de transparence signifie que quelque-part à Bruxelles se trouve un épais dossier, qu’on peut aller consulter sur place, à condition de ne dire à personne ce qu’on a vu. Bourgeois maîtrise l’art de déclarer droit ce qui est tordu. [Il avait déjà montré son savoir-faire en parlant de sécurité juridique dans le domaine de l’urbanisme. Dans le dossier Uplace: ici un commentaire en néerlandais.]

● Que ça fait déjà sept ans qu’on négocie.
Oui, mais sans nous. Et sans les parlements auxquels on demande maintenant, en bout de course, s’ils sont d’accords: “oui”, ou plutôt “oui”?

● Que ce n’est qu’un problème belge, pour des raisons belgo-belges.
Aussi. Avec des effets bénéfiques pour tous. Même dans les pays où l’on a appliqué la thérapie du sommeil, et ne se réveille que maintenant. Pour constater qu’il s’agit d’un enjeu grand comme une maison.

Car,

Quand avons-nous pris la décision qu’un accord de libre-commerce avec le Canada est un objectif à atteindre? Plus exactement: quand avons-nous assisté, voire participé à un débat public à ce sujet, avec des prises de position politiques, des études scientifiques, des articles et des commentaires dans la presse, et des discussions, en amont des délibérations et des décisions des parlements?

Voyons. Tous les jours nous constatons qu’une zone de libre-commerce (l’Europe des 28), dont la structure politique est fragile et les mécanismes de cohésion sociale absents, crée autant de problèmes que de solutions.
Dès lors, qu’est-ce que ce sera dans une zone de libre-commerce, avec le Canada, mais sans structure politique commune, ni mécanismes de cohésion sociale ou financière?

N’oublions pas, le principal sujet du CETA, ce ne sont pas les tarifs en douane, mais ce qu’on appelle les barrières non-tarifaires.  Ces barrières, sauf quand elles sont érigées pour faire mur, sont surtout l’effet des politiques dans d’autres domaines. Comment fait-on pour avoir des choix collectifs, au sujet de l’alimentation, des matières premières, des machines, ou des productions intellectuelles, quand ces choix ne peuvent être concrétisés en actions, en mesures, exigences ou normes?
Le libre-commerce, est-il uniquement la liberté du producteur, pour offrir ses produits? Qu’en est-il de la liberté des consommateurs — des citoyens — pour des choix collectifs, et les faire respecter?
Qui, parmi nous, a pu lire quelque-chose à ce sujet, ces sept jours passés où l’on nous parle du CETA — enfin —, ou les sept années qu’ont durées les négociations? Ne parlait-on pas plutôt — la musique est connue — des soi-disants bénéfices de croissance?

Imaginons maintenant qu’un tel débat ait eu lieu, et qu’il conclue qu’une zone de libre-commerce avec le Canada soit une bonne chose — et que nous créions les mécanismes pour en corriger les conséquences néfastes dans les domaines économique, social, environnemental et politique. Alors, est-il insensé de prendre d’abord le temps pour adapter ce qu’il faut adapter, et seulement ensuite approuver?

Les eurocrates ont enlevé l’Europe.
Paul Magnette a le mérite de nous l’avoir ramenée.
Je suggérerais volontiers qu’on lui donne le prix international Charlemagne de la ville d’Aix-la-Chapelle, si le Charles en question n’était pas un personnage historique douteux, et si la liste des lauréats ne comprenait pas quelques récipiendaires pas tout-à-fait exemplaires (tel Jean-Claude Juncker, en 2006, peut-être honoré comme maître-organisateur d’évasions fiscales.)

N’oublions pas. L’Europe c’est nous.

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