Jef Van Staeyen

Étiquette : politique & société (Page 1 of 27)

trésor de la langue française

chers amis francophiles,

Il m’a fallu du temps pour découvrir ce joyau. Cette perle. Ce bijou. Cette pépite de la langue française.
C’est un article du Monde du 19 mars — Réforme du calcul de l’APL [aide personnalisée au logement]: le cauchemar des agents de la CAF [Caisse des allocations familiales] — qui m’a fait tomber dessus: la contemporanéisation.
En bref, il s’agit de calculer le montant des aides mensuelles (aujourd’hui l’APL, demain aussi d’autres) sur les données les plus récentes. Alors que dans le passé c’étaient les revenus de deux ans plus tôt qui servaient de référence. Maints ménages et maintes personnes se sont fait piéger par ce mode de calcul, dont la suppression fera aussi — qui s’en étonnerait? — quelques économies au budget de l’État.

Il faut penser que les têtes d’œuf, c’est-à-dire les consultants qui ont conseillé l’État — car c’est le consultant qui conseille, et celui qui cherche des conseils qui consulte… sauf en médecine, où la consultation est bidirectionnelle quand le patient consulte un médecin qui consulte… —, après avoir mûrement réfléchi, se sont laissé tomber la tête fatiguée sur le clavier de leur mac au moment où il s’agissait de trouver un nom pour la chose. Il en est résulté une incompréhensible succession de suffixes, produisant le substantif contemporanéisation, véritable piège orthographique, sans oublier son incommensurable imprononçabilité. Je suppose alors que les agents de la CAF, et autres personnes martyrisées par le calcul des aides, se cassent la tête (la leur, et parfois celles des autres) quand il s’agit de contemporanéisationner.
À l’imparfait du subjonctif, ça doit donner: je ne m’imaginais pas que nous contemporanéisationnassions autant.

Je précise toutefois que le verbe contemporanéisationner n’existe pas encore. À mon avis, il ne manquera pas d’apparaître, vu la tendance à créer de nouveaux verbes en “tionner” chaque fois qu’un problème se présente (qu’un verbe initial semble oublié, ou trop difficile à conjuguer), ou pour signaler un léger décalage de signification. Pensons à solutionner, révolutionner, questionner, positionner, voire acquisitionner et libérationner.
À l’inverse, il n’est pas impossible que dans les services, on parle plutôt de la contempoSi vous avez un instant, madame, je vous fais votre contempo!

Mais la véritable perle, je l’ai trouvée ailleurs. On comprend que dans la contemporanéisation, il s’agit d’accorder les temps — pour qu’ils concordent —, de les synchroniser: le temps du revenu et celui de l’aide. Or, ce n’est pas facile, ce qui a conduit, il y a quelques années déjà, à décaler les temps, à repousser la réforme, à l’ajourner, retarder ou postposer, à la reporter — la langue française a plus de verbes pour reculer que pour avancer; on postpose partout mais ne prépose qu’à la poste —, c’est-à-dire au report de la contemporanéisation, comme on pouvait lire dans ce joli titre sur le site web de l’USH (uëssache).

Plutôt que de report, je serais tenté, pour ma part, de parler de temporisation:  la temporisation de la contemporanéisation.
Évitons néanmoins d’envisager une contemporanéisation temporisationnée.

prisonniers de leur épargne ❧

Il y a de l’ironie, presque du cynisme dans ce qui suit.

Ces gens ont réussi. Peut-être étaient-ils plus intelligents, plus adroits, plus entreprenants. Peut-être ont-ils eu plus de chance. Peut-être ont-ils reçu un meilleur capital financier et culturel de leurs parents, fréquenté de meilleures écoles, trouvé de meilleurs jobs. Et bénéficié de quelques héritages ci et là. Peut-être ont-ils été plus économes de leur argent. Quoi qu’il en soit, ils disposent d’un matelas financier plus que confortable. Une telle aisance est agréable à avoir: on se sent mieux, plus sûrs, et contents de soi — une vie réussie. Puis, c’est bien pour les enfants aussi, et pour les vieux jours. Car avec la vieillesse, la santé et les maladies, les conditions de vie et les dépenses imprévues, on sait jamais.

Peut-être ont-ils investi leur argent dans l’immobilier, ou dans une entreprise — leur entreprise, un capital risque. Peut-être ont-ils réalisé des investissements dans des fonds anonymes. Anonymes, au sens que personne ne sait où va l’argent — demain ailleurs qu’aujourd’hui — ni d’où il vient quand il arrive. Il n’y a que le rendement qui importe. Les profits. C’est d’ailleurs pourquoi ils ont œuvré, avec leurs réseaux, leurs journaux et leurs politiques, pour que de plus en plus de secteurs d’activité s’ouvrent aux capitaux anonymes.

Vient le jour où ils perdent leur autonomie, et doivent s’installer dans une résidence-services, ou une maison de repos et de soins. Grâce à leurs épais matelas financier, ils s’installent dans la résidence la plus chic et la plus chère du pays. Elle se trouve tout près d’un parc, mais il faut traverser une des rues les plus circulées de la ville pour s’y rendre. De la chambre avec vue sur le parc, le parc ne se voit pas. Car l’immeuble a été construit comme hôtel cinq étoiles, mais n’a jamais été adapté à ses nouveaux occupants. Les rebords des fenêtres sont trop hauts pour que des lits ou des fauteuils on puisse voir les arbres. Les meubles sont trop lourds, les armoires trop petites. Un tapis très épais couvre les sols, il gêne les chaises roulantes, les déambulateurs et les pieds trainants. L’odeur de pisse s’y accroche. Surtout, il n’y a pas assez de personnel, pas assez de soins. Car ça coûte de l’argent. Ça menace les profits.

La résidence-services est financée par des capitaux aussi anonymes que ceux que ses habitants ont investis. C’est peut-être les mêmes. Prisonniers ils sont, de leur épargne.

* * *

post-scriptum:
Il y a quelques années, il est arrivé que le syndic de l’immeuble où j’habitais, et où j’étais propriétaire, se faisait acheter par une grande banque, après quoi ses honoraires ont considérablement augmenté. Mais pas la qualité. Cette banque n’était pas “ma” banque, mais celle d’un voisin. Ça aurait pu être “la mienne”, tout-à-fait comparable à “la sienne”. Ça aurait pu être mes sous. Prisonnier de mon épargne.
[Tout comme “ma” banque, la banque en question était mutualiste et coopérative.]

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