Jef Van Staeyen

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l’inconnu de la poste — Florence Aubenas

Si je peux vous conseiller un livre, ce sera “L’inconnu de la poste” de Florence Aubenas, qui nous avait déjà donné “Le Quai de Ouistreham”.

L’écriture d’Aubenas est documentaire par ses sujets, mais bien au-delà du journalisme, elle est littéraire par ses qualités. Alors que dans “Ouistreham” elle avait elle-même créé le récit — elle en était le personnage principal —, dans “L’inconnu de la poste” elle se veut surtout être témoin. À l’image de Günter Wallraff, qui se transforma en ouvrier immigré pour écrire “Ganz unten” (ou “Tête de Turc”) en 1986, l’Aubenas de “Ouistreham” était femme de ménage, dans les hôtels, les navires…, pour un roman d’immersion et d’investigation. Elle était tellement engagée dans son récit qu’elle a dû, si je m’en souviens, se mettre des freins.
Dans “L’inconnu de la poste”, elle est bien plus distante. Rares sont les pages où elle parle d’elle-même, de ce qu’elle fait. On ressent toutefois sa présence, même quand elle ne se mentionne pas. L’histoire qu’elle raconte l’a bousculée, et la façon dont elle la raconte bousculera le lecteur. Ce n’est pas un livre qu’on repose après l’avoir lu, pour passer à autre chose.
C’est un livre qui vous poursuit.

[Avertissement: Le texte ci-dessous révèle une partie du contenu du livre.]

Le récit est simple. Le matin du 19 décembre 2008, la postière de la petite agence de Montréal-la-Cluse (3500 habitants, dans le département de l’Ain) est assassinée de vingt-huit coups de couteau. Quelques milliers d’euros sont pris. La postière est une femme d’une quarantaine d’années, qui vient de se séparer de son mari, s’est installée avec “le nouveau”, et attend un enfant. Assez vite, la suspicion et les recherches s’orientent sur un marginal et toxicomane, habitant presqu’en face de l’agence postale, et arrivé au village en 2007. En fait, il s’agit d’un acteur à la fois célèbre et inconnu, Gérald Thomassin, César du meilleur jeune espoir masculin en 1991, pour “Le petit criminel”. Tant ses copains toxicomanes à Montréal-la-Cluse, que les proches de la victime, le petit monde local, la presse, la police et la justice le considéreront coupable de ce crime — il sera gardé à vue en mars 2009 et incarcéré en l’attente d’un procès de 2013 à 2016, puis placé sous contrôle judiciaire — jusqu’à la découverte fortuite d’un autre suspect en mai 2018, dont l’ADN correspond aux traces laissées sur la scène du crime et sur la victime. L’acteur Thomassin disparaît pourtant le 29 août 2019, le jour où une ultime confrontation devait conclure le dossier. Quelques mois plus tard, en juin 2020, la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Lyon confirme un non-lieu à son égard. “Il y a tout lieu de penser qu’à nouveau convoqué par la justice en 2019, onze ans après les faits, Gérald Thomassin n’a pas supporté cette perspective et qu’il s’est suicidé, alors qu’il était pourtant déterminé à se rendre à la convocation” conclut-elle — et conclut Florence Aubenas son livre, à trois petites pages près.

 

[Le hasard des lectures a fait que, juste avant “L’inconnu de la poste”, je venais de terminer “De sang-froid” (“In Cold Blood”) de Truman Capote (1966), prototype du roman non-fictionnel au sujet d’un assassinat particulièrement sanglant: deux assassins pour quatre victimes dans un village perdu du Kansas. Avec cette différence qu’Aubenas est entrée dans son récit en s’intéressant au suspect principal, alors que Truman Capote est parti d’un crime dont on ignorait alors les auteurs, qui furent ensuite identifiés, arrêtés, jugés, condamnés à mort et pendus. L’une comme l’autre se sont engagés dans un long travail dont ils ne pouvaient connaître l’aboutissement — la disparition de Gérald Thomassin pour l’une, l’identification des assassins et leur condamnation et mise à mort pour l’autre — et se sont longtemps entretenus avec ces suspects, tous des marginaux: coupable idéal dans un cas, coupables réels dans l’autre. Il apparaît même — ou serait-ce le choix des auteurs et leurs livres? — que la population du village états-unien, sa police et sa justice se soient comportées de façon plus humaine à l’égard des coupables que leurs homologues françaises à l’égard d’un suspect — à l’exception notable de la loi, qui au Kansas impose la peine de mort.]

 

“un monstre est entré dans la ville et nous voulons qu’il soit arrêté et sévèrement puni”

 

[Avertissement: La réflexion qui suit au sujet de l’affaire de la postière est basée sur la seule lecture du livre, par lequel Florence Aubenas s’est approchée de la perspective de Gérald Thomassin, et pour lequel elle n’a pu parler qu’avec ceux et celles qui lui avaient donné leur accord.]

Il y a de quoi s’étonner quand on lit les éléments à charge, établis par la police et la justice après des années d’enquête, qui sont en gros que Thomassin habite près de la poste, porte toujours un couteau à cran, manque souvent d’argent et a parlé à ses copains d’entreprendre un braquage. Il est toxicomane et alcoolique, a été violent à l’égard de sa copine, et semble obsédé par la mort, par le meurtre et par la victime — il en a longuement parlé à deux dames rencontrées au cimetière, mimant comment le meurtre aurait pu être commis. Et puis, il y a… sa filmographie. On lui reproche même d’avoir offert un DVD de son dernier film à la future victime — “Le premier venu” — certaines scènes étant interprétées comme des menaces.

Ou quand le journal Le Progrès annonce l’arrestation en 2013, écrivant “Le meurtre de Catherine Burgod, responsable de l’agence postale du vieux Montréal, à Montréal-la-Cluse, vient peut-être de trouver son épilogue, avec l’arrestation d’un homme qui a été interpellé sur la base d'”indices graves et concordants”, selon une source judiciaire. Une piste plus que sérieuse alors que l’enquête avait piétiné durant tant d’années. L’ADN a fini par parler pour aboutir à l’interpellation de ce suspect, dont l’implication paraît sérieuse et dont le profil correspond à celui d’un braqueur. Il vient d’être placé en garde à vue pour être longuement interrogé sur sa présence ce jour-là sur les lieux du crime, mais il a nié fermement être l’auteur du meurtre.” L’affirmation au sujet de l’ADN est manifestement fausse, les autres sont plus simplement erronées (profil d’un braqueur, présence sur le lieu du crime…).

Ce faisant, la justice passe outre l’absence de toute trace de sang de la victime sur Thomassin, sur son couteau et dans son appartement, alors que le meurtre a été particulièrement sanglant et qu’un moyen redoutable, le Bluestar, a été utilisé pour en chercher. Elle écarte la présence de traces d’ADN d’un inconnu, qui ont pourtant suffi pour dédouaner tous les autres suspects possibles.  Et elle néglige le rapport de Thomassin à l’argent, car quand il en a besoin (toujours un peu), il le quête ou le demande — et l’obtient —, et quand il en possède beaucoup (comme après avoir joué dans un film), il le distribue généreusement. Or personne ne sait où le butin du meurtre-braquage est resté. Même le soir du crime, Thomassin est sans le sou, il tape quelques euros à un voisin pour acheter une rose.

La justice a voulu avoir un suspect, un coupable. Elle se l’est construit. Le petit monde de Montréal-la-Cluse et la presse le lui avaient réclamé. La famille et les proches aussi, parfois violemment, en actes et en paroles — le père de la victime est plutôt du genre potentat local, teinté de népotisme, et l’ex est violent. La justice s’est choisi un marginal et quelques coïncidences bien minces (l’adresse et le couteau), a oublié ce qui ne colle pas (l’ADN, le rapport à l’argent) et transformé une filmographie en CV, une violence subie lors de la jeunesse en meurtre commis à l’âge adulte, et un petit cadeau en menace. Elle a poussé sa propre victime dans le profil qui lui convenait — un étranger au village où tout le monde se connaît —, jusqu’à ce qu’il se comporte en conséquence, et finit par y ressembler. Les choix et les actes de cette justice ont convaincu la population, dont l’opinion à son tour a su convaincre la justice.

 

Alors, la justice, a-t-elle tué?
Aurait-il été plus juste d’avouer qu’on ne savait pas?

de l’obscurantisme chez Grand Corps Malade

Le corona-virus et les mesures pour le combattre nous ont tous touchés. Les uns encore davantage que les autres. Parce qu’ils sont sur un des fronts, en première ligne pour assurer des soins ou les services essentiels. Parce qu’ils vivent à l’étroit, où les conditions physiques, spatiales et humaines ne permettent pas de survivre au confinement sans subir de graves blessures dans sa chair ou son âme. Parce qu’ils doivent jongler pour combiner le télé-travail, l’enseignement des enfants, les soins à leur apporter, et leurs loisirs à organiser. Parce qu’ils craignent pour leurs ressources, leurs emplois, ou les ont déjà perdus. Parce qu’ils s’interrogent sur leurs capacités à rebondir, demain, et donc sur le sens à donner à leurs métiers, à leurs savoirs, à leurs vies.

Les artistes interprètes sont de ceux-là. D’un jour à l’autre, ils ont été coupés de leurs publics. Leurs projets se sont effondrés comme des châteaux de cartes. Reportés, annulés, mis en question.
Nombreux sont ceux qui se sont alors tournés vers les nouveaux médias, vers le monde digital, pour y reprendre, poursuivre, réorienter leurs arts. Souvent, ils y étaient déjà, mais de façon plus discrète. Maintenant, c’est par écrans interposés qu’ils cherchent à retrouver leurs publics. À en toucher de nouveaux. Parfois, c’est l’épidémie même, et tout ce qui se passe autour, qui les inspire. Leurs œuvres sont souvent plus intéressantes que les réflexions qu’on trouve à longueur de journées dans la presse.
Ainsi Grand Corps Malade, qui a créé Effets secondaires.

[Pour ceux qui ne sauraient pas ce qu’est slam, Grand Corps Malade est slameur. D’ailleurs, GCM n’est pas un groupe avec un chanteur, mais un artiste seul, Fabien Marsaud, qui par son nom d’artiste rappelle l’accident, le coma et la difficile rééducation qu’il a subis.]

Disons d’emblée qu’Effets secondaires est un beau texte — ce qui n’est pas gagné d’avance pour un poème occasionnel, c’est-à-dire écrit pour un sujet préalablement défini. Ici le corona. Qu’il comprend des choses très justes, sur l’occasion de prendre du temps, et du recul, sur la terre que nous détruisons, sur la redécouverte des métiers essentiels, si souvent dévalorisés…
Mais il y a un problème.

Accordons à un texte lyrique quelques libertés, reconnaissons qu’il est de coutume de présenter la nature comme un sujet qui agit, rappelons que c’est avec force qu’elle agit, prenons en compte que le texte comprend beaucoup d’éléments tout-à-fait valables, il n’en démeure pas moins qu’il y ait problème. Effets secondaires présente la nature comme ayant une volonté, tel un Dieu, et qui choisit ce qu’elle fait. Elle venge. Elle punit.

S’il essayait aussi de nous rendre la vue
Sur nos modes de vie devenus préjudiciables
Si on doit sauver nos vies en restant bien chez soi
On laisse enfin la terre récupérer ce qu’on lui a pris
La nature fait sa loi en reprenant ses droits
Se vengeant de notre arrogance et de notre mépris
Et est-ce un hasard si ce virus immonde
N’attaque pas les plus jeunes, n’atteint pas les enfants
Il s’en prend aux adultes responsables de ce monde
Il condamne nos dérives et épargne les innocents.

N’est-ce pas le genre de discours qu’on entend plutôt d’État Islamique, pour qui le corona-virus attaque les infidèles de l’Occident? N’est-ce pas le tremblement de terre de Lisbonne, au 1er novembre 1755, et la façon dont il était interprété comme la colère de Dieu? N’est-ce pas ce qu’on entend encore, aux 20ème et 21ème siècles, après les ouragans, les inondations, les incendies, les maladies, et puis les épidémies, quand à la recherche de causes physiques, dans lesquelles se rencontrent certes comportements humains et forces de la nature, se substitue la colère d’un être surhumain, qu’il s’appelle Dieu ou Nature?

Et que penser d’une épidémie qui, en plus de “ne pas attaquer les plus jeunes, de ne pas atteindre les enfants, de [ne] s’en prendre [qu’]aux adultes responsables de ce monde”… vise en particulier les peuples et les gens qui aiment la proximité et le contact physique, qui embrassent, bousculent ou serrent les mains, chez qui les médecins vont de maison en maison visiter les plus fragiles — apportant à leur insu le virus qui tue —, et qui épargne les sociétés où la distance est la norme? Que penser d’une épidémie qui frappe plus durement les plus faibles et creuse les inégalités? Que penser d’une épidémie qui remplace la sociabilité, l’interaction, l’imprévu, le contact direct par un monde fait d’interfaces et d’écrans, d’applications et de logiciels, de produits et de brevets? Qui pousse chacun dans sa bulle. Et qui écorche les libertés.

Est-ce cela que la nature veut?
Il y a bien un peu d’obscurantisme dans cette chanson.

 

post scriptum

Le 8 mars 2020, la chorale mixte d’Amsterdam, créée en 1928 et qui réunit 130 chanteurs-amateurs, a donné la Passion selon Saint-Jean de J.S. Bach, au Concertgebouw devant un public d’un millier d’auditeurs. Directement ou indirectement, cette représentation a causé le décès de quatre personnes (un chanteur et trois proches des chanteurs), et une centaine de malades, essentiellement parmi les chanteurs, les solistes, les musiciens et le chef d’orchestre, dont plusieurs ont dû être hospitalisés en soins intensifs avec assistance respiratoire. Plusieurs se remettent encore lentement et difficilement de la maladie.  (d’après Trouw, 9 mai 2020)

(relire) La Draisine, Carl-Henning Wijkmark

Voilà comment le hasard fait bien les choses, en cette saison pas vraiment heureuse où le coronavirus nous cloître dans nos appartements, et où nous profitons du beau temps à travers les fenêtres. Je vis à Anvers, une ville et un quartier que j’ai choisis pour toutes les découvertes et redécouvertes qu’ils vont me permettre, à pied, en tram et parfois en vélo, mais je me limite aux abords immédiats de la maison et rêve de tout ce qui m’attend au-delà. Qu’est-ce que ce soleil de printemps doit scintiller sur l’Escaut, les bateaux scindant comme une lame le miroir des eaux calmes.
Du temps pour lire, écrire et réfléchir, rêver, penser et dessiner.

Sinistre avec tout ça, la crise provoquée par le virus et les nouvelles questions qu’elle pose (qui sauver, et qui laisser mourir, quand on n’a pas les moyens de s’occuper de tous ?) m’ont rappelé une pièce de théâtre présentée en 2009 par La Virgule à Tourcoing: lors d’une conférence La mort moderne”, le Docteur Storm (Bruno Tuchszer, qui signait aussi l’adaptaton et la mise en scène) propose “des solutions drastiques pour sauver le système des retraites et équilibrer les comptes de l’assurance maladie, en se libérant de certaines considérations morales”. Le texte de base, un essai (Den moderna döden, de Carl-Henning Wijkmark, auteur suédois, né en 1934) fit scandale lors de sa parution en 1978: “Avec un mauvais esprit salutaire, l’auteur choisit de traiter par l’absurde les théories eugénistes que d’aucuns esquissaient à mots couverts” annonce le site web de La Virgule.
Or, quelques recherches sur Carl-Henning Wijkmark, plutôt par curiosité, m’apprirent qu’en France cet auteur est surtout connu pour la traduction de l’étonnant roman “La draisine” (Dressinen, 1982), que j’ai reçu en cadeau et lu avec difficulté il y a quelque trente ans, et qui depuis lors me défie depuis les rayonnages de ma bibliothèque. Ceci d’autant plus que je viens de déménager et que tous mes livres sont passés plusieurs fois dans mes mains, que celui-ci est plutôt grand et épais, que son titre en capitales s’affiche désormais à hauteur d’yeux, et que le format toujours peu pratique d’Actes Sud (étroit et dur à tenir) me rappelle ma défaite d’antan. Je devais être trop jeune, ou ne pas prendre le temps qu’il fallait.
Cette saison de corona, où le temps peut paraître comme un océan qui s’ouvre au regard, devint donc l’occasion pour relire, ou pour lire pour de vrai, “La draisine” — qui n’a rien à voir, il faut dire, absolument rien, avec le sujet de “La mort moderne”, l’auteur ayant le talent et la patience d’aborder des sujets très différents, tels la guerre d’Algérie, ou l’Allemagne avant la chute du Mur, qui doivent avoir nécessité chacun des enquêtes historiques et géographiques approfondies.

road movie

Qu’est-ce que l’équivalent littéraire d’un road movie? En français? Quand la route est l’océan, le bateau un engin ferroviaire, et que l’équipage comprend trois singes plus humains que simiesques et un prêtre belge, missionnaire au Congo?
En 1914, un jésuite flamand en rupture de ban et son étonnant équipage entreprennent la traversée de l’océan Atlantique en draisine à voile, s’arrêtent quelque temps à Sainte-Hélène où ils s’installent dans la maison de l’Empereur, rencontrent un sous-marin allemand, débarquent sur le Rio Grande et s’essaient à la colonisation d’un lopin de terre en Amazonie, le tout ayant pour objectif d’accélérer un processus d’humanisation et d’acculturation chez les trois singes, ainsi qu’un voyage intérieur, moral et philosophique de l’ancien prêtre, narrateur tout au long de l’histoire, adepte des théories évolutionnistes et pour cette raison désireux de pouvoir provoquer et constater un saut comportemental entre nature et culture chez les singes. De façon assez paradoxale, ce processus s’arrête près du but, quand le prêtre et ses trois singes sont accueillis et hébergés dans le confort du domaine d’un riche colon finlandais. Le stress qui a fait évoluer les singes ayant disparu, ceux-ci retournent progressivement à l’état sauvage. Les deux mâles, en tous cas, car la femelle, enceinte, et ensuite son nouveau né, encore plus humain que sa mère, sont traités et pouponnés comme des humains par les humains.  Entretemps, le prêtre et les singes constatent et apprennent comment d’autres colons nord-européens en Amazonie se sont rapidement dé-civilisés. N’ayant pu s’adapter à leur nouvel environnement, bien moins favorable que ce qu’ils en avaient attendu, et n’ayant pu y transposer leur culture et leurs savoirs, souvent plus intellectuels que manuels, ils y sont rapidement retournés à l’état sauvage. En peu de temps, ils ont fait le chemin inverse de celui que le prêtre avait souhaité constater chez les singes.

Pour moi — mais pour d’autres ça peut être différent — ce livre me rappelle “Zen and the Art of Motorcycle Maintenance, An Inquiry into Values” (1974), de Robert M. Pirsig, pour l’imbrication d’un parcours et d’une réflexion philosophique, et “Collapse, How Societies Choose to Fail or Succeed” (2005), de Jared Diamond, pour la capacité ou l’incapacité des sociétés humaines à s’adapter à un nouvel environnement, ou à l’inévitable évolution d’un environnement existant. Aussi, il entre en résonance avec la crise actuelle, causée ou accélérée par le coronavirus. Ceci à la fois pour l’étonnant enfermement du prêtre et des trois singes sur une draisine au milieu de l’océan — même à Sainte-Hélène, dans la maison de Napoléon, ils sont en quelque sorte enfermés — et pour l’accélération de l’histoire du monde (la guerre mondiale qui se déclare) qu’ils constatent dès leur séjour à Sainte-Hélène, comparée à l’actuelle accélération, provoquée par le virus et par les réponses que nous lui apportons tant individuellement que collectivement. Tel le voyage en draisine, la mutation actuelle est une accélération en lenteur (!). Nombreux sommes-nous dont les activités sont arrêtées, postposées ou ralenties, mais pour d’autres c’est l’inverse absolu, travaillant sur le front des soins et de la médecine, ou devant combiner télétravail, enseignement à distance et animation d’un centre aéré domestique. Tant cet arrêt que cette intensification semblent être le contexte et l’accélérateur d’un grand nombre de modifications et d’adaptations qui ne seront pas toutes éphémères. Nombreux sont les sachants qui dans la presse (et demain dans des gros livres agrémentés de courbes et de statistques) expliquent à quoi ressemblera le monde de demain. Pour ma part, je m’en abstiens. Tant les utopies que les dystopies seront vite réfutées. Tout le monde — n’est-ce pas ? — ayant de longue date annoncé la crise actuelle…

humains

Peut-on marcher sur des œufs? Je l’essaie, avec autant de doigté que l’auteur (de doigté dans les pieds? il faut être singe pour ça). Page 142, dans un contexte que je me garde de citer ici, le prêtre-narrateur déclare “… si l’on censure ses impressions sensorielles, les convictions ne valent plus cher”. Certains passages de ce livre, notamment au sujet de la colonisation en Amazonie, rappellent à mes souvenirs celui au sujet d’un autre jésuite, “Le père De Smet, apôtre des Peaux-Rouges” (1913) de E. Laveille S.J., récit d’après les témoignages de la vie d’un missionnaire flamand parmi les Indiens d’Amérique du Nord. L’histoire des Reducciones, mentionnée dans “La Draisine”, est celle qui a tant inspiré le père Jean-Pierre De Smet et ses collègues jésuites dans la création de réductions pour les Amérindiens du Montana et de l’Idaho.

“Aussi communautaire et dépourvue de joie qu’ait pu être l’existence dans ces machines à éduquer [les reducciones], je me consolais en me disant que, dans leur zèle, mes collègues avaient malgré tout traité leurs indigènes infiniment mieux et surtout de façon plus humaine que les colons du XXe siècle. Certes, c’était folie que d’apporter des bibliothèques en latin au fond de la jungle mais, de la sorte, avec les classiques devant les yeux, ils étaient au moins dans l’impossibilité d’oublier qu’ils avant affaire à des êtres humains.” (page 359)

Au sujet des livres mentionnés ci-dessus, j’ai pubié, sur ce même site, plusieurs textes de taille et d’importance inégales, la plupart en néerlandais, mais certains aussi en français.

Autant dire, vu le nombre de ces citations, que ces livres m’inspirent beaucoup et m’accompagnent au long cours.

J’ai exprimé, dans les textes mentionnés ci-dessus et ailleurs, des critiques plus ou moins fortes au sujet des traductions françaises de “Zen…” et de “Collapse…”. Bien que je ne connaisse pas l’original suédois de “Dressinen”, et que je serais incapable de l’apprécier, il me semble que la traduction française La Draisine” est très bien faite. Elle est en tous cas agréable à lire.

La couverture du livre “La draisine” est un extrait du tableau “Paysage exotique” d’Henri Rousseau, peint en 1908.

Two Solitudes, Hugh MacLennan

Mon séjour à Montréal [en octobre 2018] m’a apporté beaucoup de bonheurs, grands et petits. Parmi ces derniers, le hasard, la sérendipité d’avoir trouvé chez The Word à Milton Street le livre Two Solitudes de Hugh MacLennan. Ce roman connut un grand succès et obtint le Prix du gouverneur général lors de sa sortie en 1945. Il raconte l’histoire d’une famille montréalaise, canadienne française, déchirée entre francophones et anglophones, de 1917 à 1939.

Je donne ici l’appréciation de la Canadian Encyclopedia (extrait):

Despite this success, critics have long debated the merit of his work. Many have endorsed Wilson’s [un critique] early praise; others have argued that the didactic aspect of MacLennan’s fiction forces the stereotyping of characters, the predominance of the authorial voice, and reliance on outdated Victorian techniques of narrative and structure. Still others see Hugh MacLennan as overly ambitious in subject matter; especially in his treatment of French Canada is his lack of firsthand experience an artistic drawback. However, almost all critics have singled out MacLennan’s skill in descriptive writing, whether of episode, action or natural landscape.

Certes, tout ça est vrai, ou presque. Le style est traditionnel (pourquoi pas, d’ailleurs ?) : un auteur omniscient fait évoluer plusieurs personnages dont il connaît les sentiments et les pensées dans un espace et un temps chronologique qu’il maîtrise et décrit. Et dont il connaît l’aboutissement, le livre ayant été publié en 1945 alors que l’histoire s’arrête en 1939, lors de la mobilisation. Ces personnages sont nombreux, et leurs caractères ne sont pas tous aussi développés les uns que les autres (“the stereotyping of characters”).
Effectivement, cela tranche avec le roman psychologique, plus moderne, développé à partir de la fin du 19ème siècle, où l’auteur nous familiarise avec les profondeurs d’âme d’un seul personnage (avec lequel parfois il se confond), et se concentre sur la perception du temps, de l’espace et des personnages secondaires par ce seul personnage principal. Et ça tranche avec les chronologies bouleversées, les ruptures de style, les chocs de perspectives auxquels les productions plus récentes nous ont habitués.
Dans Two Solitudes, les conflits (des idées, des sentiments…) sont donc davantage des conflits entre les personnages que dans les personnages mêmes.
Et, si quelques personnages (francophones ou anglophones, d’ailleurs) manquent de profondeur, ça laisse beaucoup de place pour les autres.
Le contenu est donc très riche.

Hugh MacLennan est aussi, me semble-t-il (mais qui suis-je, lecteur européen du début du 21ème siècles), très fort dans la description du Canada et de ses (différentes) mentalités: la perception de soi, de la « race » à laquelle on appartient, et des autres.

Mais surtout, (surtout !), les descriptions du territoire, des paysages, du climat, du temps et des saisons, et des façons dont les gens y vivent sont superbes, vraiment superbes. Ça vaut la peine (plutôt le plaisir) d’être lu et relu.

Puis, il y avait (pour moi, canadien très occasionnel) aussi du plaisir à entendre (ou lire) certains noms, ou reconnaître certains lieux. Même si un des lieux essentiels du roman, à savoir la paroisse de Saint-Marc, à l’Est de Montréal, est fictif. Fictif mais vrai.
Outre, bien sûr, Sherbrooke Street ou Saint-Catherine Street ou Jacques Cartier Bridge, etc., etc., il y a par exemple Durocher Street (où habite un des personnages), et le Lake Memphremagog (où une autre personnage va peindre, mais doit abandonner à cause des moustiques). Lieux qui me sont connus et/ou que j’ai visités tout récemment.

Enfin, pour ce qui est du contenu, MacLennan décrit excellemment comment les gens se construisent des prisons, des prisons pour les pensées, pour les sentiments et pour les comportements, des prisons pour eux-mêmes comme pour les autres.
Mais c’est là que que la conclusion du livre me déplaît quand-même: si MacLennan voit bien toutes ces prisons, celles de la religion, de la « race », de la famille, de l’image qu’on veut donner, de la respectabilité, etc., il y a d’autres prisons, d’autres formes de soumission qu’il semble ignorer: celle de la mobilisation pour (re)partir à la guerre — qui doit signifier la réconciliation avec le nouveau pays, le Canada, une vision en fin de compte très canadienne-anglaise —, et celle de la femme qui abandonne ses talents (artistiques ou autres), qui va vivre pour ceux de son mari — il écrit un roman — , et dont ce mari rêve de la voir cueillir des roses dans le jardin.

Mais ces quelques réserves finales n’enlèvent rien (ou très peu) à l’intérêt et au plaisir du bouquin.

 

(adaptation d’un message écrit en novembre 2018)

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