Jef Van Staeyen

Étiquette : histoires et récits (Page 1 of 4)

un urbaniste ne devrait pas dire ça: éloge d’un supermarché

 

Maintenant que j’ai quitté Lille — depuis deux ans déjà —, et que je ne suis plus urbaniste à la MEL (la Métropole Européenne de Lille), je peux vous l’avouer: j’aimais bien aller au supermarché. Surtout celui du Pré Catelan à La Madeleine.

Dans le milieu des urbanistes, les supermarchés, c’est le mal absolu. Pour plusieurs raisons. D’abord pour des raisons de fonctionnement urbain: installés le plus souvent en bordure des villes, bénéficiant de larges accès routiers et de vastes parkings qui détruisent les terres agricoles, ils attirent les chalands qui désertent les commerces de proximité et de centre ville, et qui préfèrent payer sous forme de kilomètres-automobiles les euros qu’ils pensent économiser en prix des produits achetés, parfois en surnombre. Pour des raisons de fonctionnement économique ensuite: les supermarchés et leurs grands frères hypers étant constitués en puissants groupes de distribution, ils sont capables de faire le bonheur et, plus souvent, le malheur des producteurs grands et petits. Ces derniers n’ont d’autres choix que de se plier aux exigences des groupes, ou de devenir grands à leur tour, se fondant dans des ensembles où ils perdent leur identité, leur autonomie et leur capacité d’agir. Pour des raisons de fonctionnement humain enfin: les personnels des magasins, avec qui comme clients on pense si bien s’entendre, étant interchangeables aux yeux des patrons.
Aux dysfonctionnements urbains, les groupes de distribution ont quelque-peu répondu, en inventant et développant sur les villes des supermarchés et superettes de quartier, davantage accessibles à pied et en vélo qu’en voiture. Et certaines villes ont poussé les hypers à revenir dans les centres, avec plus ou moins de succès. Mais les dysfonctionnements économiques et humains demeurent, et les grands projets en périphérie des villes n’ont pas été abandonnés.

N’empêche.
Péché mignon? J’ai fréquenté plusieurs supermarchés, en fidélités successives comme on dit, dans la rue du Bourg à Lambersart, aux Conquérants de la même commune, et enfin au Pré Catelan à La Madeleine. Avec quelques infidélités rue de Paris. Y rencontré année après année (souvent) les mêmes vendeurs, vendeuses, caissières et caissiers. Et acheté à ma satisfaction poissons et fromages, bières, vins et lait, œufs et café, brandade et quenelles. Un certain temps, mes achats hebdomadaires étaient si réguliers qu’il me suffisait de jeter un œil sur le contenu de mon chariot pour estimer, à 5 % près, le prix que j’allais payer en caisse. Je regardais l’éventuel achat de vins ou de café et le prix du fromage, pour pousser mon estimation vers le haut ou le bas.

Et puis, un jour, j’ai décidé d’acheter un cabas sur roulettes et de laisser ma voiture chez moi, pour faire à pied les 1,4 km qui séparaient mon appartement du supermarché. [Rassurez-vous, ça semble beaucoup, deux fois 1400 mètres, mais quand on les fait c’est facile.] Il est vrai que les enfants avaient quitté la maison (où ils habitaient à temps partiels), et que j’avais remplacé l’eau en bouteille par celle du robinet. Ça facilite beaucoup les choses. [L’eau en bouteille et… l’essence étant les principales raisons pour prendre sa voiture quand on fait ses courses.] Aussi, le supermarché en question avait pour ses clients de ces paniers sur roulettes très maniables, auxquels on accroche son propres cabas. Les manœuvres dans les rayons du magasin en devenaient aussi faciles qu’elles sont difficiles avec les grands chariots.

Mes voisins, sachant que j’avais une grosse voiture, se sont étonnés de mon comportement, et pour certains me l’ont dit. Il est vrai qu’en France encore plus qu’ailleurs, se promener avec un cabas à roulettes est un signe de pauvreté. Surtout si l’on sort de son quartier pour suivre des voies à dominante automobile, ce qui était mon cas sur le pont Churchill qui surplombe le périph, entre mon Vieux Lille et La Madeleine. Dans ce pays, ne va à pied avec un cabas que celui — surtout celle — qui n’a pas de voiture, ou dont la voiture est utilisée par le mari, et qui ne peut ou veut se payer le bus.

 

pastèque

Mais où est donc cet éloge? me dites-vous.
Eh bien, en plus du Maroiles et du Vacherin Mont d’Or, des Spätzli et de la Potjevleesch, de la limande ou de la brandade (je radote pour la brandade — goûtez et vous comprendrez), et de la Ch’ti d’chez Castelain, ce qui me plaisait c’était les gens. [Remarquez en passant, qu’ayant une clientèle internationale et interrégionale, ce supermarché était plutôt bien achalandé: la Flandre comme l’Alsace ou la Provence, le Mexique comme le Maghreb.]
Aussi étonnant que ça puisse sembler, les supermarchés favorisent les conversations. Bien qu’ils installent des caisses dites automatiques, avec des self-scan où l’on est moins aidé que contrôlé, ils inventent des tas de raisons pour que les gens passent auprès des caissières/caissiers — ce que ces gens préfèrent d’ailleurs: timbres, vignettes, réductions… tout un tas de petits papiers qu’on prétend vouloir éviter, et qui entraînent de menues conversations. En outre, il y a toujours des produits dont on n’arrive pas à trouver le rayon. On ne les achète pas toutes les semaines, ils font partie de petites gammes — ce n’est pas des yaourts —, et ils se choisissent d’étonnants voisinages où personne ne les attendrait. L’eau déminéralisée, utilisée pour le repassage? Avec les produits pour l’automobile. Les olives en bocaux? Loin des cornichons mais avec les chips et toutes leurs consœurs grignottables, auprès des boissons sucrées. Les chapelures et les farines, les gelées en poudre… trop peu nombreuses pour qu’on y fasse attention. Quant aux “croustades” en pâte feuilletée, ce n’est pas des gâteaux…  Tout ces produits permettent d’interpeller vendeurs et vendeuses, qui vous accompagnent jusqu’au produit recherché, voire vous expliquent les variantes, ou la présence, ailleurs dans le magasin, des promotions. À l’occasion, on peut même aborder un agent de sécurité, qui à travers les rayons semble observer un client: “Pardon monsieur, pouvez-vous me dire où je trouve le sucré vanillé?”
Les vendeurs des rayons à la découpe ou au vrac peuvent être plaisants — ou déplaisants — aussi. Telle vendeuse de fromage, dans un supermarché dont je vous tais le nom, est une publicité vivante pour son rayon. [D’ailleurs, peut-on être pâle et maigre, et vendre fromages, viandes et charcuteries?] Tel(le) autre vous conseille avec gourmandise au sujet des poissons. Mais tel troisième s’obstine à ne pas mettre en cohérence les prix affichés en rayon et ceux des balances, dont les images de fruits et légumes, et donc parfois les prix, sont comme celles d’un jackpot. Enfin, une question me taraude: faut-il vraiment avoir un physique japonisant pour vendre des sushis?

Puis-je vous raconter l’histoire de cette cliente, un jour, qui avec trois gosses dans un chariot à bambins faisait les rayons des fruits et légumes. Elle prit une pastèque, la donna à un des gamins, et dit “rond” et “lourd”, peut-être “vert” et “pastèque”. La pastèque allait de petites mains en petites mains — il n’y avait pas encore de covid. “Rond”, “lourd”, “gros” et “vert”. Elle prit une courgette, montra “long” de sa main et le dit. La courgette, à son tour, allait de mains en mains. Plus tard je la vis aux rayons des tomates — y a-t-elle dit “rouge”?  Peut-être s’est-elle rendue aux choux, ne serait-ce pour les faire sentir. J’ignore si elle a acheté beaucoup de produits — à vrai dire, j’en doute — mais les gamins ont passé un bon moment, plaisant et instructif.

Ce n’est pas tout. Le meilleur est à venir. Car nombreux ont été les amis, les anciens collègues, les personnes perdues de vue — souvent elles-mêmes urbanistes ! — que j’ai croisées dans les allées de ce supermarché si bien situé (et fréquenté…). Certaines rencontres ont été brèves, d’autres longues, voire très longues. Parfois ont inspiré des rendez-vous à venir. Me désintéressant de la température des yaourts dans mon panier, j’ai eu le plaisir — non, le privilège — de mener de longues conversations amicales (as-tu des nouvelles? comment va? et les vacances?), urbanistiques, politiques et même philosophiques entre les rayons de riz et de nouilles, de thons et de cœurs d’artichaut. Cinq minutes, un quart d’heure, vingt minutes, une demi-heure parfois, nous avons pris notre temps pour discuter, pour oublier le contexte, le magasin. Jamais je n’aurais pu avoir de tels échanges dans la boulangerie ou le magasin de presse du quartier. Dans une librairie peut-être, où on a le droit mais pas toujours la place pour traîner. Le supermarché comme agora. Comme rue dans une ville dont les vrais trottoirs sont trop étroits pour s’arrêter.

Le supermarché, espace privé par excellence, est aussi un peu espace public.

 

(ce texte, comme tous les autres sur ce site, est susceptible d’évoluer dans les jour et semaines à venir)

 

Un samedi-matin en septembre 2014, allant au supermarché, cette belle lumière m’a surpris: vue sur le périphérique (boulevard Robert Schuman) à partir du pont de l’avenue Churchill. D’autres photos de Lille se trouvent ici.

au-delà de cette ligne, un autre monde commençait

 

Personne ne remarque cette ligne dans la Nieuwdreef à Merksem, mais pour moi elle est pleine de souvenirs. La chaussée en plaques de béton, sur la gauche, a été réalisée en avril 1957. C’est ce que racontent les dates, tracées dans le ciment. Pour la partie droite, en bitume, je n’ai pas de données précises, mais d’après quelques cartes et photos ça doit être au début des années septante. Pendant plus de dix ans, à droite de cette ligne, là où ne se trouvait pas encore de chaussée, il y avait une haute rangée de peupliers, un peu en biais par rapport à la rue, puis des prairies et des fossés. C’est-à-dire des polders, à perte de vue. Le monde urbanisé dans lequel mes parents avaient construit leur maison en 1952, s’arrêtait net à cent mètres de chez eux. Après, c’était la campagne. On se disait.
Longtemps — jusqu’à mes dix ans? — mon monde s’est limité au jardin, à la rue, aux terrains vagues qui s’y trouvaient — et à l’école, la mer, la famille, les sorties… Ensuite, c’est allé vite, et j’ai découvert cette campagne, ou ce qui en restait dans une ville qui allait se transformer et s’aggrandir à grande vitesse. Les peupliers allaient être abattus, les terrains rehaussés, une rivière — puante, le Schijn — enfermée dans des caissons en béton, personne ne s’en plaignait, les roseaux arrachés, une autoroute internationale construite, de vieux chemins en schiste et en cendres, déjà présents au dix-huitième siècle de la carte Ferraris, rectifiés, assainis, aménagés, et les terrains attenants lotis. Quant aux fermes, je ne sais plus. Et quant aux gitans qui campaient dans le creux d’un chemin, encore moins. Comme si je savais que tout allait disparaître si vite, j’ai sauté sur le grand vélo que je venais de recevoir, pour découvrir cette vieille campagne, ses prés et ses fossés. [Et pour apprendre comment ne pas réparer une chambre à air, comment ne pas monter les freins ou le dynamo, et pourqoui ne pas nettoyer un garde-boue tout en roulant.]
Autant dire que ce ne sont pas les têtards ni les capselles ou autres fleurs des champs qui m’ont le plus intéressé. C’est l’espace qui m’attirait. La liberté de pédaler, et de m’étonner. Une paisible chapelle avec ses arbres — ne me demandez pas si c’étaient des tilleuls, ce n’est que plus tard que j’ai commencé à m’y intéresser. Un ruisseau d’eaux claires, la Laarse Beek, ses courbes, ses voûtes vertes et ses petits ponts. Les voies ferrées et leurs passages à niveau, où un jour un ami mit une pièce de monnaie sur les rails, que nous n’avons pas retrouvée, ni trop cherchée d’ailleurs. Les hameaux, maintenant entourés de villas, et les grands immeubles du quartier Luchtbal, puis le port. Et cet immense pont en acier, qui menait le chemin de fer au-dessus de la vieille chaussée pavée de la Groenendaallaan, juste derrière le pont du Schijn aux eaux lentes, puantes et dégueulasses. J’osais à peine passer par là, et regardais d’abord si par malheur un train n’arrivait — la circulation y est dense, et le bruit vous écrase.
Ensuite, mon horizon s’est élargi, pour d’autres découvertes. Mon attention pour ce petit pays s’est amoindrie.  Quand enfin j’y suis retourné, il n’existait plus. J’y cherche encore des souvenirs.

le tulipier ❧

 

J’ai un beau tulipier devant ma fenêtre. Au printemps, il portait de jolies fleurs. Après quoi il a gardé sa robe verte.
Puis est arrivée une vague de chaleur. Nous, les humains, nous nous sommes plaints. Avons réclamé plus de fraîcheur. Le tulipier aussi, il a souffert: des centaines de feuilles ont jauni ou bruni.
Enfin, la fraîcheur est arrivée, la pluie, le vent, la tempête. Nous avons oublié la chaleur. Sur le tulipier, il ne reste plus qu’une seule feuille morte. Une feuille brunie sur cet arbre vert. Et de nouvelles fleurs et feuilles se forment partout.

Rien que dans notre petit pays, le virus du corona a provoqué la mort de dix-mille personnes. Parfois plusieurs centaines par jour, maintenant sept. Sauf un rare nom, un seul mort, nous les avons tous oubliés. Les masques nous gênent, pas les morts.

post scriptum
Parfois, quand il y a beaucoup de vent, le tulipier, revivifié, vient frapper à ma fenêtre. Quand il souffrait de la chaleur, affaibli, il ne l’a jamais fait.

 

complément
Je me suis trompé dans les nouvelles fleurs. Certes, il y a de nombreuses nouvelles feuilles, mais ce que je pensais être des fleurs, sont en effet des fruits, qui ressemblent étonnamment aux bourgeons.

NOIR

À mes amis canadiens
Bien que nous soyons encore en octobre, je vais vous parler de janvier, et d’Épiphanie, pour conclure avec un petit aveu.

Après les fêtes toujours un peu lourdes et exigeantes de fin d’année, au sujet desquelles nombre de gens s’angoissent dès la mi-novembre (les repas, les invitations, les cadeaux, les vœux, les voyages…), le début d’une nouvelle année a souvent une ambiance bonne enfant, plus décontractée, qui fait écho au timide retour de la lumière. Déjà les jours se rallongent, un peu, et la neige fait la clarté. La vie ralentit, un peu aussi. Certes, on ne dort pas, on n’hiberne pas, mais on se protège des grands froids.
Plusieurs fêtes ou traditions émaillent cette période, allant de l’Épiphanie, le 6 janvier, jusqu’à carnaval. Certaines sont anciennes, d’autres récentes, certaines d’origine romaine, d’autres chrétiennes, païennes ou mercantiles, certaines sont très répandues, presqu’universelles, d’autres locales. Les rois mages se célèbrent dans toute la chrétienté, mais au lundi perdu (ou parjuré), qui lui suit de peu, seuls les Anversois mangent des worstenbrood (une chair de saucisse dans un pain feuilleté, chauffé au four) et les Tournaisiens du lapin. À la Chandeleur, le 2 février, on chauffe les poêles à crêpes — er is geen vrouwtje nog zo arm of ze maakt met Lichtmis haar pannetje warm, [à la Chandeleur même la femme la plus pauvre fait chauffer sa poêle]. Des plaisirs simples. Et d’autant plus forts.

La galette des rois de l’Épiphanie, avec une fève, nous vient des Romains. Déjà il y a deux mille ans, le plus jeune de la famille devait se cacher sous la table et dire à qui reviendrait telle ou telle part du gâteau. Celui qui trouvait la fève — faut-il le rappeler? — devenait roi du jour, et pouvait se choisir une reine (ou inversément). En vingt siècles, sauf la nature de la fève et peut-être la recette du gâteau (la frangipane) peu semble avoir changé. Encore que parfois cette fête pouvait être plus exubérante. Un tableau de Jacob Jordaens au musée de Vienne nous montre une Fête du Roi de la Fève, fait à Anvers en 1640. On y voit un roi et sa reine du jour au milieu d’une joyeuse troupe de fêtards, dans ce que le commentaire appelle une tradition populaire flamande pour la fête des rois.

Et c’est de ces rois que je veux vous parler.

À partir d’une simple scène décrite dans l’Évangile de Saint-Matthieu, toute une légende avec des personnages et des traditions s’est créée: quelques mages, ayant suivi une étoile, ont rendu visite à l’enfant Jésus. Au fil des siècles, ces mages sont devenus des rois, et leur nombre indéfini est devenu trois. Selon les cultures, langues ou civilisations, ils ont reçu des noms différents, qui pour nous, formés par l’église romaine, sont Gaspard (ou Caspar), Melchior et Balthazar. Les mêmes lettres C+M+B de la phrase Christus Mansionem Benedicat (le Christ bénit, protège cette maison) que dans certains pays (Allemagne, Autriche, Alsace…) on inscrit à la craie sur les linteaux des portes, le jour de l’Épiphanie. Peu est dit dans l’Évangile de ces rois, ou de ces mages, sauf les riches cadeaux qu’ils ont apportés: or, myrrhe et encens. Un moine anglais du septième siècle a dit qu’ils devaient être européen, asiatique et africain, représentant ainsi la terre entière. Alors, à partir du quinzième siècle, on voit apparaître sur les tableaux montrant l’Adoration des Mages (thème très apprécie de l’art européen) un roi Balthazar noir. Le triptyque peint en 1470 par le peintre brugeois d’origine allemande Hans Memling en est exemplaire. Il montre un Balthazar vraiment africain, bien plus que la seule couleur, de surcroît superbement habillé. Comme un roi. Le sens de cette peau noire, de ce physique noir est clair: Jésus qui vient de naître est le roi de tous les humains, donc aussi des Africains. Ou, dit autrement: les personnes de peau noire ont la même dignité humaine que les autres, et le roi Balthazar les représente auprès de Jésus. Une attitude qui tranche avec celle des siècles suivants, quand l’Europe atlantique, bourgeoise et mercantile allait s’enrichir par le commerce et le travail des esclaves africains. Une approche artistique comme celle de Memling a toutefois perduré, parfois, au milieu des nombreuses représentations de noirs sauvages et animalisés, en témoigne Quatre études pour la tête d’un Maure, que Peter Paul Rubens peignit en 1640.

Hans Memling, l’Adoration des Mages (1470), extrait du triptyque

Les rois mages, mais alors des figurines (trois, plus un chameau), enfants nous les faisions avancer lentement vers la crèche de Jésus, quelques centimètres par jour, entre Noël et l’Épiphanie.
Mais il y avait plus important: le jour de cette Épiphanie, de cette fête des Rois, nous partions chanter dans les rues, sonner aux portes chez les gens, malgré le froid mordant, pour recevoir qui des gâteaux, qui des bonbons, voire quelques sous. Avec une de ses chansons enfantines insensées, mais bien cadensées, au sujet desquelles s’interrogent linguistes et historiens. La voici, en version dé-patoisée: ‘Drie koningen, drie koningen, geef mij een nieuwe hoed. Mijn oude is versleten, ons moeder mag het niet weten. Ons vader heeft het geld op de rooster geteld.’ [Rois mages, rois mages, donnez-moi un nouveau chapeau. Mon ancien est usé, notre mère ne doit pas le savoir. Notre père a compté l’argent sur la grille (c’est-à-dire le dépense sans compter). On devait être des enfants pauvres et maltraités par une mère colléreuse et un père qui dépensait son argent au bistrot… ou pire.]

On s’y prenait bien, pour être rois mages — sauf d’avoir un chameau. Je me souviens d’avoir fabriqué une grande étoile à cinq pointes, couverte de papier argenté, fixée sur une bobine de fil à coudre — les bobines nous servaient à tout, on construisait des jouets avec —, celle-là attachée en haut d’un bâton, avec une ficelle pour la faire tourner. Nous nous mettions des couronnes et des vêtements longs, pour ressembler aux rois mages tels qu’on les imaginait. Et puis: il y avait Balthazar. Plus symboliquement que réellement, un des enfants-mages recevait quelques traces de cirage noir sur les tempes, les joues, le front et le nez. Les noirs, les vrais noirs étaient rares, très rares dans la ville, parmi les amis, impossible d’en trouver assez pour fournir tous les Balthazar nécessaires. Mettre ce cirage nous était comme une évidence: les noirs, que certes on connaissait à peine, ils allaient à l’école (et ils allaient à l’église), ils devaient être comme nous. Autant être un des leurs. Ne serait-ce que de façon symbolique et le temps d’une après-midi. Grâce à la cire.

Je ne pense pas que nous ayons gardé des photos de ces rois noirs, de ces cirages sur les peaux blanches. À l’époque, les années 60, c’étaient les pères qui prenaient les photos. Et eux, ils étaient au travail. Le travail des mères, jamais prononcé, se faisait à la maison et dans le quartier, le marché et les magasins. C’est elles qui nous aidaient, nous préparaient et à la fin accueillaient et lavaient, loin de tout appareil photo. Mais, que je vous avoue, certes je me rappelle bien des Balthazar et de la cire, mais j’ai complètement oublié si moi-même, alors j’étais blanc ou si j’étais noir.

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