Jef Van Staeyen

Catégorie : Essais (Page 1 of 8)

la France en TER — chapitre 4: une méridienne, entre Orléans et Toulouse ❧

Ce printemps, pour une quatrième fois, j’ai fait un voyage en TER à travers la France. Un voyage de ville en ville. Tant le choix des trajets que celui de ces villes — et un peu de hasard — a défini mon parcours. Mais alors que ce fut en premier lieu une liaison est-ouest qui m’inspira, de Clermont-Ferrand à Limoges — trajet peu facile dans ce pays, que ce soit par le train ou en voiture — en fin de compte c’est une sorte de lacet entre Orléans et Toulouse qui s’est dessiné — sans oublier Clermont ni Limoges —, qu’à défaut de mieux j’appelle une méridienne.

La gare de Paris Bercy Bourgogne Pays d’Auvergne, départ du train pour Moulins.

navettes

A priori, je choisis des villes que je n’ai jamais visitées (Clermont-Ferrand, Limoges…), ou dont mes lointains souvenirs se sont effacés (Orléans, Cahors…). J’ai un faible pour les villes méconnues, restées en dehors des grands flux de touristes (Moulins, Montluçon, Agen). J’y ajoute Toulouse, pourtant, que je pensais connaître — mais qui m’a surpris presqu’autant — et Périgueux, haut-lieu touristique — étonnamment calme pour un weekend de Pentecôte.

J’aime les petites lignes ferroviaires, comme celles de Clermont-Ferrand à Limoges, passant par Montluçon, ou de Limoges à Périgueux, et ensuite Agen. Là où il n’y a que trois trains par jour. Trois navettes, tant ces trains ressemblent à celles des métiers à tisser. Sur les lignes plus grandes, où circulent les Intercités, je prends de préférence des TER. Et j’évite de passer par les grands nœux ferroviaires (comme Bordeaux) qui impliquent des détours.
Aussi, mes trajets et le choix des villes traduisent la plupart du temps en négatif les nombreuses villes que j’ai visitées précédemment, soit parce que j’habitais dans la région (Niort), soit parce que j’y étais déjà en touriste ou pour des déplacements professionnels. Ils traduisent aussi, enfin, la présence (ou l’absence) d’un réseau ferré un tant soit peu maillé.

chênes et châtaigners

Aucune des lignes choisies n’est spectaculaire. Mais plusieurs sont belles. Et dépaysantes. En Limousin et Périgord, le voyage s’apparente à une balade, certes à vive allure, dans une immense forêt de chênes et de châtaigners, seulement interrompue par de très rares villages ou maisons, et par les prés où paissent en paix les vaches limousines et leurs veaux.
Dieu doit avoir eu trop de terres à placer quand il a créé ce pays. Il a donc modelé des collines, des plis et des replis, entre lesquels le chemin de fer cherche son trajet. La voie (unique, et non électrifiée) suit le relief, et donc serpente. Aucune section n’est droite. Courbe à gauche, courbe à droite, courbe à gauche… se succèdent. Les rails sont courts, les roues tapent sans cesse contre les joints. Les branches des arbres fouettent le train — ou plutôt l’inverse. Je me demande comment se sent un machiniste au milieu de toute cette verdure, alors qu’il voit à peine vers quoi il avance, et s’il n’existe pas, dans ces forêts, l’équivalent en couleur verte de la cécité qui dans les neiges frappe les skieurs.

Question paysages, c’est pourtant sur deux lignes plus importantes qu’il y a le plus à voir, d’Agen à Toulouse et de Toulouse à Limoges. [Entre Montauban et Toulouse, c’est le même trajet.] Les vues y sont souvent plus larges, sur de grandes vallées. Les tunnels et les viaducs se succèdent. On voit le Lot, le Tarn, la Garonne (un peu), et surtout, d’Agen à Toulouse, son Canal, parfois tout près. Bateaux et trains suivent le même trajet, ce qui ne doit surprendre. Et, si on y fait attention, on aperçoit quelques ponts canal, dont celui de Moissac sur le Tarn.

Pour un reportage en images, en 50 pages, cliquez ici ou sur la photo ou la carte.

 

Trouvez ici les voyages précédents:

VHILS au MIMA à Molenbeek ❧

 

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Si tout va bien, Molenbeek sera en 2030 capitale européenne de la culture  — Louvain a bénéficié d’une visite papale et Namur est capitale tout court.
Actuellement, sur le plan culturel Molenbeek-Saint-Jean (en nombre d’habitants la onzième commune du pays, comparable à Bruges, Louvain, Namur et Mons) est surtout le MIMA, le Millennium Iconoclast Museum of Art, ouvert en 2016 sur le site de la brasserie Bellevue — à ne pas confondre avec le centre Wiels, cette autre brasserie, à Forest. Or le MIMA fermera ses portes le 5 janvier 2025.
Il est donc temps d’y aller, surtout que la dernière exposition du MIMA, appelée Multitude, est de l’artiste portugais Alexandre Farto, aka VHILS.

VHILS travaille avec des matériaux-supports existants, panneaux d’affichages, murs enduits, antennes paraboliques… dont il enlève localement, suivant un dessin précis, les couches supérieures souvent de couleur blanche, mettant à jour les couleurs plus vives qui se trouvent dessous. Ce faisant, il produit au couteau (pour les affiches) ou au marteau-piqueur (pour les enduits et les antennes) des portraits ou des paysages urbains aux couleurs hasardeuses. Cette méthode a quelque ressemblance avec les dessins sans ambition artistique qu’enfants, nous réalisions avec des crayons wasco et de la peinture noire ou — plus professionnellement — avec la technique des sgraffiti utilisée par les artistes et architects de l’Art Nouveau.

travaux routiers

Je ne doute pas que les responsables du MIMA aient de bonnes raisons pour fermer le musée, mais ils mettent en avant les importants travaux routiers qui réduisent son accessibilité. Je formule quelques questions et réflexions.

  1. Quand on voit les travaux, on n’échappe pas à l’impression qu’ils ont comme but, plus que comme effet, de gêner l’accès. Même la passerelle en face du musée est fermée.
  2. Moyennant un détour, le musée reste bien accessible aux piétons et cyclistes. Les travaux ne doivent surtout pas vous empêcher d’y aller.
  3. À côté du musée, il y a un hôtel. Va-t-il fermer aussi?
  4. Si l’on ferme tous les lieux bruxellois dont l’accessibilité laisse à désirer, il ne restera pas grand’chose.

Toutefois, comme les travaux routiers sont une raison conjoncturelle et temporaire, on peut espérer une réouverture après.

 

en supplément: le KewLox parmi les escaliers
Cet étonnant escalier, un assemblage de marches individuelles (en fonte?) se voit au MIMA.

“Dans la forêt” de Jean Hegland n’est pas un roman d’anticipation

“Dans la forêt (Into the Forest) est un roman d’anticipation américain de Jean Hegland, paru pour la première fois en 1996″ peut-on lire sur wikipedia.
Quelques lignes plus loin, le texte poursuit: “Dans un futur proche indéterminé…”
Sur la même page, sous le titre “accueil critique”, se trouve le commentaire de Macha Séry (Le Monde du12 janvier 2017) que le livre est “une dystopie”, l’autrice “ayant fait preuve d’originalité en publiant son livre avant la mode des contre-utopies”. Pour certains, le roman est “survivaliste”.

Tout cela est vrai. Un peu. Pas plus. Car ce roman est d’abord autre chose.
(attention: divulgâcheur)

 

Alors que je suis à Montréal, ma fille m’a suggéré de lire “Dans la forêt” de Jean Hegland. [Prononcez Jean comme dans jeans.] Je ne peux amener suffisamment de livres dans mes bagages pour les quinze jours de mon voyage — dont toutes les heures dans l’aéroport et l’avion —, tout en anticipant les déceptions qui me feraient mettre de côté un livre apporté de chez moi après quelques pages de lecture. La collection de ma fille peut donc me “dépanner”. Voire plus, car ses avis et conseils me sont précieux.

“Dans la forêt” raconte la vie de deux sœurs adolescentes puis jeunes adultes, habitant une maison dans la forêt en Californie, éloignée de tout et éloignées de tous dans un temps, “un futur proche”, où plusieurs catastrophes ont touché la terre ou seulement l’Amérique? mettant fin à la distribution d’électricité et à celle de carburant et de produits de consommation dans la ville la plus proche (à 50 km, quand-même). Plusieurs épidémies ont décimé ou fait fuir la population. Il n’y a plus de médecins, ni de services publics, ni même d’impôts. L’autrice ne raconte pas lequel des événements à causé les autres. Car là n’est pas le sujet.
Une des deux sœurs, Nell, écrit son journal, démarré à l’âge de 17 ans, mais comprenant des pages rétrospectives sur les trois années précédentes le temps où rien ne manquait , et conclu quelque deux ans plus tard. Sa sœur Eva est d’un an son aînée. Les deux sœurs ont d’abord perdu leur mère, morte d’un cancer, et ensuite leur père, mort d’un accident. (La tronçonneuse, en coupant du bois.)

Bien plus que l’effondrement de la société, de ses règles et de ses technologies, et même plus que la survie dans la forêt, avec la (re)découverte des plantes sauvages ou cultivées (les graines conservées par le père) et celle des animaux, c’est la relation entre les deux sœurs, qui passe par tous les sentiments et attitudes possibles, de l’amour et de la tendresse jusqu’au déni et la volonté de tuer, et leur féminité, qui constituent la matière du livre. L’effondrement et la forêt n’en sont que le contexte. Par son contenu, ce roman féminin est également féministe, et pas seulement “sur certains aspects”. Toutes les pages respirent la fierté d’être femme.

Après la parution tardive de la traduction française en 2017, soit vingt ans après l’original américain et deux ans après le film tiré de l’histoire alors que d’autres traductions ont paru dès 1997 certains critiques ont jugé que “le thème du livre n’a rien perdu de son actualité”. À mon avis, il ne la perdra jamais. Car il est éternel. Notamment mais pas seulement ! les pages qui traitent de l’enfantement, la gestation,  l’accouchement au milieu de la forêt et l’allaitement sont très fortes et très belles. Ce n’est peut-être pas un hasard si Jean Hegland a d’abord publié, en 1991,  un livre non fictionnel The Life Within: Celebration of a Pregnancy.

hommes

Les hommes sont présents dans le livre de quatre façons, voire cinq. Il y a le père, enseignant atypique, enseignant aussi de ses filles qu’il refuse d’envoyer à l’école, habitué à la forêt et “collectionneur” de toutincapable de jeter quoi que ce soit. Il y a le fils d’Eva, le bébé qui naît à la fin du romanalors que Nell espérait que ce soit une fille. Il y a le violeur anonyme, père (biologique) du bébé, qui est passé à leur maison à la recherche de carburant, et dont les deux femmes craignent le retour tout au long des pages et des saisons. [Qu’y a-t-il de pire? me suis-je demandé tandis que nous courions vers la maison avec nos sacs de baies qui cognaient dans nos dos — un ours ou un homme? (page 234, après la découverte d’empreintes dans la forêt, qui se révèlent être celles d’un ours)] Et il y a l’ami de Nell, Eli, qui a voulu convaincre les deux sœurs, et surtout Nell, de partir avec lui vers l’Est, vers Boston, où (dit-on) l’électricité et l’autorité auraient été rétablies. Nell hésite, mais décide de rester avec Eva, et Eli part sans elles. En cinquième, il y a aussi, dirais-je, les livres, et surtout l’encyclopédie, dont Nell lit des extraits tout au long de l’histoire, et qui lui sert de guide et de manuel — jamais assez précis et concret. [Comme d’habitude, l’encyclopédie ne dit rien sur la façon de s’y prendre. (page 264)] À la fin, les deux filles décident de mettre le feu à la maison, à tous les objets et souvenirs qu’elle contient et à tous les livres, dont cette encyclopédie. Seuls son Index: A – Z, le livre des Plantes indigènes de la Californie du Nord, et un recueil de chants et de récits des humains qui avaient peuplé la forêt avant nous, ainsi qu’un petit nombre d’objets pratiques sont préservés des couvertures, des couteaux et des casserolles, des brocs, une loupe, et des graines pour être apportés au plus profond de la forêt, où les deux femmes et leur bébé (oui: leur bébé) s’installeront dans la souche d’un séquoia géant là où personne (aucun homme) ne risque de les chercher.

 


Deux femmes à l’enfant, Henry Moore, bronze, 1945, San Diego Museum of Art, vu à l’exposition Georgia O’Keeffe et Henry Moore au Musée des Beaux-Arts de Montréal, mai 2024.
“Moore souligne l’importance de la lecture dans la vie familiale et élargit la définition traditionnelle de la famille en incluant un groupe de deux femmes avec un ou une enfant.”

 

miroirs

Il y a plusieurs effets de miroirde miroir déformé, contraste plutôt que symétriedans le livre. Entre le père des deux sœurs, et leur fils. Entre le violeur d’Eva et l’amant de Nel, ou entre le rapport sexuel contraint et violent, et celui en tendresse, voulu et vécu à deux. Avec, au centre de ce losange de relations, la sororité, l’amitié, l’amour et l’intimité entre les deux sœurs. Il y a le miroir violent entre l’accouchement dans la forêt et la mise à mort par plusieurs coups de fusil d’une laie (femelle du sanglier) en présence de ses deux marcassins (deux sœurs?), décidée et effectuée avec peine morale autant que physique par Nell pour nourrir sa sœur enceinte. La mort de l’animal doit renforcer la santé de la mère et du futur enfant. Et il y a le miroir entre la vie dans la forêt (voulue par le père) et les ambitions citadines des deux filles. Eva voulait être danseuse à l’opéra de San Francisco et Nell étudier à Harvard, ce qu’elles auraient été capables de réussir. Jusqu’à ce qu’elles doivent abandonner leurs projets.
Sans oublier que le livre démarre avec une fête de Noël, fête de la consommation et des excès:  Ça pourrait être mieux, ça pourrait être pire. Mais au moins, il y a un bébé au centre, dit le père (page 11), et reprend sa fille quelques années plus tard, à la fin de l’histoire (page 308).

Puis:
Ma sœur danse donc et la maison morte brûle, et je griffonne ces quelques derniers mots à la lueur de son embrasement. Je sais que je devrais jeter cette histoire, aussi, dans les flammes. Mais je suis encore trop une conteuse d’histoires — ou du moins une gardienne d’histoires —, je suis encore trop la fille de mon père pour brûler ces pages.
Le vent se lève à présent et le bébé se réveille. Bientôt nous traverserons tous les trois la clairière et entrerons dans la forêt pour de bon.
(page 309, la fin du livre, dans la traduction française de Josette Chicheportiche).

 

Par toutes ces scènes, par tous ces événements vécus par les sœurs, Dans la forêt est également un roman d’initiation et d’apprentissage. Un Bildungsroman. Et (oui, d’accord, aussi, et accessoirement) un retour à la nature. Mais le caractère dystopique et d’anticipation post-apocalyptique, mentionné par wikipedia, me semble peu essentiel.
Après tout, ce livre est peut-être plusieurs choses à la fois. Tel un grand roman.

 

(Montréal, 14 mai 2024)

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