Jef Van Staeyen

Catégorie : Essais (Page 1 of 9)

le concept hirondelle ❧


J’aime regarder les hirondelles qui dansent le soir au-dessus de la ville. On dirait qu’elles s’amusent. Elles volent et virevoltent, montent et descendent comme sur un grand huit invisible dans le ciel. Mais comment vivent-elles ces cabrioles? Comment se sentent ces oiseaux dont les ailes belles et puissantes sont avant tout des muscles, comme le sont les jambes pour un athlète. Les hirondelles, ont-elles des crampes, souffrent-elles, sont-elles fatiguées?
Ce n’est pas pour le plaisir mais pour se nourrir que les hirondelles montent, planent, se retournent ou plongent dans les airs: la chasse aux insectes. Le paradoxe — ou est-ce l’explication ? — est qu’il y a très peu d’insectes par ici. Peu de moustiques, à peine des mouches, on n’a que des guêpes. Les hirondelles n’aiment pas les guêpes.

Très haut dans le ciel un avion trace des lignes blanches dans le bleu. Il me fait rêver. Je voyage avec lui. Où va-t-il me mener?

L’hirondelle est un concept osé. Pendant sa chasse acrobatique, rapide et exigeante, elle doit attraper suffisamment d’insectes — ces bêtes minuscules — pour faire tourner son propre moteur. Et il n’y a pas que la chasse qui demande du carburant: la construction d’un nid, la parade et la copulation, la ponte des œufs et leur couvaison, et l’alimentation des oisillons (pour lesquels les parents préparent des boulettes d’insectes, une sorte d’hamburgers pourrait-on dire). En automne, les hirondelles partent pour le sud, je pensais qu’elles le feraient en chassant des insectes, trouvés en chemin. Il n’en est rien: ce sont quelques grammes de graisse corporelle qui les nourissent pour des milliers de kilomètres.

Je navigue sur internet. Je ne surfe pas, je ne plonge pas, je plane.

Le bec des hirondelles est très large. Leurs yeux ont une double fovéa (le point capable de distinguer le plus de détails), pour une bonne vue frontale et latérale. Leurs longues ailes et queues leur permettent de changer de direction de vol sans perte d’énergie cinétique. Leur aérodynamisme et leur métabolisme sont très performants. La digestion est très rapide, facilitée par une température corporelle élevée, mais leur vol est économe en énergie. Au repos, leur température redescend. Dans des conditions extrêmes, leur comportement peut se rapprocher de la torpeur. 

Les humains, seraient-ils capables de construire de belles petites machines qui vivent de ce qu’elles mangent en volant?

Anvers, juillet 2026

extra: l’effet d’échelle

En mathématiques et en physique il existe une loi qui est si simple et si évidente que je ne comprends pas qu’on l’enseigne rarement, qu’elle n’a pas vraiment de nom, et que parfois les scientifiques ont cherché longtemps avant de la découvrir.

Cette loi stipule que quand d’un objet, ou en biologie d’une plante ou un animal, on multiplie ou divise les dimensions linéaires par deux, toutes les surfaces de cet objet, de cet animal ou cette plante se multiplient ou se divisent par quatre, et tous les volumes par huit.

Un exemple simple: Imaginons que vous voulez construire une tour Eiffel deux fois plus haute que l’original: 600 mètres au lieu de 300. Vous multipliez toutes ses dimensions par 2: les longueurs, les hauteurs et les largeurs des profils, l’épaisseur des fers (qui sont forgés, ou puddlés) et la taille (dont le diamètre) des rivets. Une telle tour s’écrasera sous son propre poids. Sa masse est multipliée par 8, alors que la résistance à la traction et à la compression de ses pièces n’a été multipliée que par 4.

En biologie, cette loi a des conséquences importantes pour les animaux à sang chaud, à savoir les oiseaux et les mammifères. Leur métabolisme (*) est fonction de leur volume et leur déperdition thermique de leur surface. Voilà pourquoi les animaux les plus petits doivent sans cesse se nourrir: les mulots, les colibris… et donc les hirondelles. Chez les oiseaux, la rapidité du système digestif exige aussi des températures corporelles plus élevées (d’ailleurs protégées par leur plumage).
Cette loi fait aussi qu’il y a des seuils pour la taille des oiseaux et des mammifères, et des plafonds pour celle des insectes (qui respirent par de minuscules trous dans leurs carapaces). Que ça nous rassure: des insectes de la taille des humains ne peuvent exister.
Que les mouches se baladent sur les plafonds et les araignées d’eau (Gerridae) sur l’eau, que les fourmis et les coléoptères portent jusqu’à cent fois leur propre poids et que les brins d’herbes se plient sans se casser, c’est toujours la même loi qui joue.

 

(*) Pour le métabolisme des animaux il y a certes quelques autres éléments en jeu, dont certains restent inexpliqués. L’énergie que les animaux consomment au repos ne sert pas uniquement à compenser les déperditions thermiques (par l’épiderme et la respiration), mais aussi pour l’entretien et le renouvellement des muscles, des os, des intestins et de la graisse… Or, même au repos, les muscles consomment plus d’énergie que ne le font les graisses,…

la France en TER — chapitre 4: une méridienne, entre Orléans et Toulouse ❧

Ce printemps, pour une quatrième fois, j’ai fait un voyage en TER à travers la France. Un voyage de ville en ville. Tant le choix des trajets que celui de ces villes — et un peu de hasard — a défini mon parcours. Mais alors que ce fut en premier lieu une liaison est-ouest qui m’inspira, de Clermont-Ferrand à Limoges — trajet peu facile dans ce pays, que ce soit par le train ou en voiture — en fin de compte c’est une sorte de lacet entre Orléans et Toulouse qui s’est dessiné — sans oublier Clermont ni Limoges —, qu’à défaut de mieux j’appelle une méridienne.

La gare de Paris Bercy Bourgogne Pays d’Auvergne, départ du train pour Moulins.

navettes

A priori, je choisis des villes que je n’ai jamais visitées (Clermont-Ferrand, Limoges…), ou dont mes lointains souvenirs se sont effacés (Orléans, Cahors…). J’ai un faible pour les villes méconnues, restées en dehors des grands flux de touristes (Moulins, Montluçon, Agen). J’y ajoute Toulouse, pourtant, que je pensais connaître — mais qui m’a surpris presqu’autant — et Périgueux, haut-lieu touristique — étonnamment calme pour un weekend de Pentecôte.

J’aime les petites lignes ferroviaires, comme celles de Clermont-Ferrand à Limoges, passant par Montluçon, ou de Limoges à Périgueux, et ensuite Agen. Là où il n’y a que trois trains par jour. Trois navettes, tant ces trains ressemblent à celles des métiers à tisser. Sur les lignes plus grandes, où circulent les Intercités, je prends de préférence des TER. Et j’évite de passer par les grands nœux ferroviaires (comme Bordeaux) qui impliquent des détours.
Aussi, mes trajets et le choix des villes traduisent la plupart du temps en négatif les nombreuses villes que j’ai visitées précédemment, soit parce que j’habitais dans la région (Niort), soit parce que j’y étais déjà en touriste ou pour des déplacements professionnels. Ils traduisent aussi, enfin, la présence (ou l’absence) d’un réseau ferré un tant soit peu maillé.

chênes et châtaigners

Aucune des lignes choisies n’est spectaculaire. Mais plusieurs sont belles. Et dépaysantes. En Limousin et Périgord, le voyage s’apparente à une balade, certes à vive allure, dans une immense forêt de chênes et de châtaigners, seulement interrompue par de très rares villages ou maisons, et par les prés où paissent en paix les vaches limousines et leurs veaux.
Dieu doit avoir eu trop de terres à placer quand il a créé ce pays. Il a donc modelé des collines, des plis et des replis, entre lesquels le chemin de fer cherche son trajet. La voie (unique, et non électrifiée) suit le relief, et donc serpente. Aucune section n’est droite. Courbe à gauche, courbe à droite, courbe à gauche… se succèdent. Les rails sont courts, les roues tapent sans cesse contre les joints. Les branches des arbres fouettent le train — ou plutôt l’inverse. Je me demande comment se sent un machiniste au milieu de toute cette verdure, alors qu’il voit à peine vers quoi il avance, et s’il n’existe pas, dans ces forêts, l’équivalent en couleur verte de la cécité qui dans les neiges frappe les skieurs.

Question paysages, c’est pourtant sur deux lignes plus importantes qu’il y a le plus à voir, d’Agen à Toulouse et de Toulouse à Limoges. [Entre Montauban et Toulouse, c’est le même trajet.] Les vues y sont souvent plus larges, sur de grandes vallées. Les tunnels et les viaducs se succèdent. On voit le Lot, le Tarn, la Garonne (un peu), et surtout, d’Agen à Toulouse, son Canal, parfois tout près. Bateaux et trains suivent le même trajet, ce qui ne doit surprendre. Et, si on y fait attention, on aperçoit quelques ponts canal, dont celui de Moissac sur le Tarn.

Pour un reportage en images, en 50 pages, cliquez ici ou sur la photo ou la carte.

 

Trouvez ici les voyages précédents:

VHILS au MIMA à Molenbeek ❧

 

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Si tout va bien, Molenbeek sera en 2030 capitale européenne de la culture  — Louvain a bénéficié d’une visite papale et Namur est capitale tout court.
Actuellement, sur le plan culturel Molenbeek-Saint-Jean (en nombre d’habitants la onzième commune du pays, comparable à Bruges, Louvain, Namur et Mons) est surtout le MIMA, le Millennium Iconoclast Museum of Art, ouvert en 2016 sur le site de la brasserie Bellevue — à ne pas confondre avec le centre Wiels, cette autre brasserie, à Forest. Or le MIMA fermera ses portes le 5 janvier 2025.
Il est donc temps d’y aller, surtout que la dernière exposition du MIMA, appelée Multitude, est de l’artiste portugais Alexandre Farto, aka VHILS.

VHILS travaille avec des matériaux-supports existants, panneaux d’affichages, murs enduits, antennes paraboliques… dont il enlève localement, suivant un dessin précis, les couches supérieures souvent de couleur blanche, mettant à jour les couleurs plus vives qui se trouvent dessous. Ce faisant, il produit au couteau (pour les affiches) ou au marteau-piqueur (pour les enduits et les antennes) des portraits ou des paysages urbains aux couleurs hasardeuses. Cette méthode a quelque ressemblance avec les dessins sans ambition artistique qu’enfants, nous réalisions avec des crayons wasco et de la peinture noire ou — plus professionnellement — avec la technique des sgraffiti utilisée par les artistes et architects de l’Art Nouveau.

travaux routiers

Je ne doute pas que les responsables du MIMA aient de bonnes raisons pour fermer le musée, mais ils mettent en avant les importants travaux routiers qui réduisent son accessibilité. Je formule quelques questions et réflexions.

  1. Quand on voit les travaux, on n’échappe pas à l’impression qu’ils ont comme but, plus que comme effet, de gêner l’accès. Même la passerelle en face du musée est fermée.
  2. Moyennant un détour, le musée reste bien accessible aux piétons et cyclistes. Les travaux ne doivent surtout pas vous empêcher d’y aller.
  3. À côté du musée, il y a un hôtel. Va-t-il fermer aussi?
  4. Si l’on ferme tous les lieux bruxellois dont l’accessibilité laisse à désirer, il ne restera pas grand’chose.

Toutefois, comme les travaux routiers sont une raison conjoncturelle et temporaire, on peut espérer une réouverture après.

 

en supplément: le KewLox parmi les escaliers
Cet étonnant escalier, un assemblage de marches individuelles (en fonte?) se voit au MIMA.

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