Pierre, Arnault et Fabrice sont de vieux copains. Ils se connaissent depuis leur service militaire, et bien que repartis aux coins opposés de la France (Fabrice en Ariège, Arnault en Charente et Pierre dans le Nord), ils se retrouvent au moins une fois par an. Autour d’une bonne table, comme il se doit.

Attablés à l’Hôtel de la Poste, près du Mont Beuvray, ils discutent de leur sujet de prédilection: la bouffe et la boisson. Après avoir parlé de vins, de bières et d’alcools, de fromages et de charcuteries, ils en sont arrivés… aux mille-et-une façons de préparer les pommes de terre.

“C’est drôle, quand-même, dit Pierre, qui pose son picon-bière, que ce sont surtout les gens des villes, qui mangent des ‘punnetières’.”

“Mais non, répond Fabrice, qui vide son pastis, les ‘patates’, c’est dans les campagnes qu’on les mange.”

Oui, non, oui, non, les deux amis ne sont pas d’accord. Arnault, qui n’aimerait pas que l’ambiance se dégrade avant de passer à table, invite les deux copains à reporter la discussion à l’année prochaine, et de revenir avec des chiffres. Il apportera une bonne bouteille pour le vainqueur.

 

L’année après, au même Hôtel de la Poste, Fabrice pose fièrement un épais paquet de papiers sur la table.

“Regarde, dit-il, j’ai écrit à toutes les DDA (directions départementales de l’agriculture), et elles ont toutes répondu. Pour chacune, la réponse est la même. Voici les chiffres: les gens des campagnes mangent davantage de pommes de terre que ceux des villes.”

“Mais non, mais non, répond Pierre, regarde, moi, j’ai écrit à Paris, au Ministère. Voici les chiffres que j’ai eus, ce sont les gens des villes qui en mangent le plus.”

“Donnez-moi tout ça”, intervient Arnault, repoussant son verre de pinault. Et alors que les deux protagonistes parlent de frites et de croquettes, de gratin dauphinois, de truffades et d’aligot, il fait quelques calculs. Il voit que dans chaque département de France, ce sont bien les gens des campagnes qui consomment le plus de pommes de terre, mais qu’au niveau national, ce sont ceux des villes. Pourtant, tous les chiffres sont cohérents, et il comprend.

“Je vois que tous les deux vous avez raison. La bouteille de Meursault, que j’ai promise au vainqueur, il va falloir l’ouvrir ici.” 

 

Dans cette histoire, l’Hôtel de La Poste est vrai. Je vous le conseille: La Grande Verrière, Haute-Saône, Chez Cécile. La conversation de Pierre, Fabrice et Arnault ne l’est pas. Mais les données statisiques le sont — ou l’ont été.  Je les avais lues, il y a des années, dans un excellent livre sur les statistiques, et sur les pièges qu’on y rencontre. [Mais ne me demandez pas le titre. Je l’ignore. Il devait y avoir “statistiques” dedans.]

Comprenez-vous le paradoxe? Sauriez-vous l’expliquer? Je vous laisse chercher quelque temps, la réponse est ici.